Le soi digital – reconnaissance et aliénation

Olivier Voirol — 27.10.2014

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Le soi digital – reconnaissance et aliénation.

Introduction - l'utilisation d'Internet

Au cours de la dernière décennie, l’Internet est peu à peu entré dans des activités ordinaires d’un nombre toujours croissant d’acteurs sociaux.Pour la plupart d’entre eux il est devenu un outil indispensable, à la fois de divertissement, d’organisation de la vie pratique, de travail, voire d’établissement de relations amicales et affectives.Et c’est sans doute aujourd’hui, à grand peine, que la plupart d’entre eux seraient amenés à effectuer certaines recherches élémentaires d’informations, sans cet outil.Des tâches pourtant anodines, pour lesquelles ils se sont longtemps passés des technologies informatiques.Les activités liées à internet sont extrêmement diversifiées : elles peuvent par exemple aller de la quête d’une recette de cuisine au hasard d’une visite sur un site culinaire, au jugement de goût, l’internaute anonyme laissé sur un site de critique cinématographique.De la référence bibliographique donnée dans la hâte aux données sur les cours de change de la bourse. Des informations météorologiques à celles sur le dernier jeans à la mode, de la carte sur google au contact avec l’ami rencontré sur un site de rencontre,Des informations récoltées sur wikipedia sur tel ou tel musicien, à l’article de presse, du jeu collectif en ligne aux conseils d’achat d’une nouvelle cuisinière, etc.Dans ces différentes activités, l’internaute se déplace sur les plateformes numériques les plus variées, impliquant des sites d’élaboration coopérative de connaissance en ligne, où il s’applique à mettre à jour ses pages favorites ;des réseaux sociaux, comme facebook, ou d’informer régulièrement son cercle d’amis – réel ou virtuel – de ses faits et gestes du moment ; des sites de rencontre où il cherche de temps à autre l’amour de sa vie ou un éventuel nouveau partenaire de tennis.Des sites de partage d’images comme Flickr, où il complète à sa guise sa collection d’images sur la ville de ses rêves aux sites regorgeant de fichiers audiovisuels, du style Dailymotion ou Youtube, ou des sites musicaux comme MySpace où il enrichit sa bibliothèque numérique.En quelques minutes donc, cet internaute accède à une quantité considérable de données, d’images, de sons, de fichiers.Il passe de différents registres, de la connaissance à la culture, en passant par l’information, la musique et le jeu.Dans tous ces déplacements numériques, il entre indirectement en lien avec d’autres utilisateurs, et se présente chaque fois et sur chacune de ces plateformes, d’une certaine manière à ses sites et à ses autres usagers.Il laisse ses coordonnées pour effectuer un achat en ligne, il met adresse postale, téléphone, carte de crédit ; il publie des contenus partagés à l’aide de publications, que ce soit des photos (par exemple sur Flickr), des vidéos, ou de la musique.Il laisse éventuellement des commentaires dans des forums invitant à l’expression personnelle, des avis sur des produits ou des services, il laisse des commentaires liés à ses derniers voyages.Mais il laisse aussi, consciemment ou non, ses coordonnées informatiques permettant de le localiser – son adresse IP notamment, ou de l’identifier.Il gère indirectement des certificats délivrés par des organismes, comme Certinomis, des services (OpenIdea, Claim Idea), ou des logiciels permettant de l’authentifier comme utilisateur.

L'identité numérique

L’ensemble de ces données informatiques compose ce qu’il est désormais convenu d’appeler «l’identité numérique d’un usager».Caractérisant ses données personnelles, ses différentes contributions, et ses traces numériques.Cet internaute pourra recourir, s’il le souhaite, à des sites ou à des programmes lui permettant de rassembler ses données, et recourir à des logiciels offrant une vue synoptique de ses usages internet.Ces derniers gèrent en effet la notoriété d’un individu, sa fiabilité ou sa réputation.Cette vue s’offre à lui, mais aussi à tous les autres – tous les autres usagers d’internet.Ils accèdent ainsi à une sorte de projection digitale de leur personne et de leur activité, ainsi qu’à des instances qu’ils ne voient et ne connaissent pas.Avec l’importance sans cesse croissante des pratiques de l’internet, le rôle de cette identité numérique est appelé à se renforcer dans les procédés numériques d’identification et d’authentification.Mais l’importance croissante de cette projection numérique du soi s’accompagne-t-elle aussi de transformations de modalités de construction du sujet, sur son rapport à lui-même et aux autres ? Quelles sont exactement ces transformations ?C’est à ce genre de questions que se consacre entre autre la recherche sociologique sur les pratiques sociales de l’Internet.Ces transformations invitent la sociologie à prendre ces questions au sérieux et à proposer des perspectives conceptuelles et des modes d’investigation empirique.Elle est notament amenée à se pencher sur l’importance croissante d’une sphère d’interaction médiatisée par des plateformes numériques, qui tend à se superposer aux interactions concrètes de la vie quotidienne, inscrites dans la co-présence corporelle dans un espace-temps partagé.Une question que pose le rôle croissant de ces technologies et de ces modes d’interaction porte, on l’a dit, sur la manière dont elles affectent le rapport que les sujets ont à eux-mêmes, ainsi que leur rapport aux autres.Dès lors qu’il devient indispensable de recourir à des supports technologiques pour organiser sa vie pratique et sociale, la question se pose de savoir comment les individus construisent un sens de soi.Quels sont les processus de subjectivation relatifs aux usages de ces technologies dans les modes de socialisation et d’individuation.Si ces questions n’ont rien d’inédit, puisque les sciences sociales s’interrogent depuis longtemps sur le rapport entre les techniques et la constitution des sujets, elles se présentent toutefois, à l’heure actuelle, sous un jour relativement nouveau, compte tenu du rôle accru qu’a pris internet dans les relations sociales.Dans ce texte, je vais m’appliquer, dans un premier temps, à mettre en évidence deux manières de poser ce problème dans la recherche actuelle sur l’internet, pour en montrer les limites.Dans un second temps, je proposerai une autre perpective procédant d’une théorie de ce que j’appelle «l’intersubjectivation technique».Dans un troisième temps, je tenterai de montrer en quoi et dans quelles conditions une telle approche de l’intersubjectivation du « soi digital » – je reviendrai sur ce terme dans un instant – permet, ou non, d’envisager un élargissement des rapports de reconnaissance.Sur la base de cette analyse, je me pencherai ensuite, dans un quatrième temps, sur les processus d’aliénation propres au soi digital qui sont à l’œuvre dans les formes d’intersubjectivation relatives à l’usage des plateformes numériques.Enfin, en guise de conclusion, je montrerai que ces processus d’aliénation peuvent être interprétés non pas comme émanant de la relation technologique en tant que telle, mais comme le fruit des rapports sociaux et les cadres normatifs dans lesquels l’internet est inséré.

Approches de la constitution du soi

L’approche que je défends pose la question en termes de processus d’intersubjectivation technique permettant de penser une forme de soi spécifique aux usages technologiques. Le « soi digital », comme je l’appelle.Une telle approche s’inspire du pragmatisme de George Herbert Mead, dont la conception intersubjective de l’individuation par la socialisation est bien connue.À la différence de ces deux courants, elle permet de développer une approche intersubjective de la construction du sujet dans ses usages d’internet.Mead a développé, en effet, une théorie de la constitution du soi selon laquelle c’est en adoptant la perspective d’autrui face aux conséquences de ses propres actes que le sujet se constitue un sens de lui-même.Le concept d’intersubjectivité décrit ce processus par lequel le sujet oriente ses actions en adoptant la posture de ses partenaires d’interaction, posture qu’ils ont eux-mêmes adoptée, eu égard aux actions du sujet.En endossant l’image de ces actes en tant qu’ils sont perçus et compris par ses partenaires d’interaction, le sujet parvient à la connaissance et la conscience de soi, ce qui lui permet d’adopter l’attitude adéquate, dit George Herbert Mead.Ce schéma intersubjectif engage les sujets individuels, tout en mobilisant des médiations sur lesquelles repose cet échange.Celles-ci résident dans l’image renvoyée par le partenaire d’interaction par rapport aux actions du sujet et qui engendrent une image de soi et une prise de conscience de lui-même par l’intermédiaire d’autrui.Mead distingue deux instances par lesquelles s’opère ce processus de socialisation par adoption de la perspective d’autrui.Celui qui renvoie au « je », et celui propre au « moi ».Le « je » renvoie à l’action spontanée et à la créativité individuelle, en marge du contrôle conscient du sujet. Quant au « moi », il renvoie à la loi sociale en tant que régulation normative.Pour Mead, seule une dialectique réussie entre les processus singularisants du « je » et les processus socialisants du « moi », aboutit à la constitution d’un « soi ». Un soi réalisé.Cette dialectique du soi peut cependant échouer. Lorsque le « je » ne trouve aucun espace d’expression, lorsqu’il reste enfermé dans la norme sociale instituée ; ou alors à l’inverse lorsque le « moi » demeure insaisissable, et comme toute orientation sociale de l’action du sujet, dans la présence d’autrui et la condition, se dissout.En quoi une telle approche peut-elle éclairer les questions soulevées par le rôle croissant de la médiation numérique dans les relations sociales et la construction du soi ?En rompant avec l’idée du sujet auto-suffisant, dont le processus de constitution dépendrait d’une seule affirmation, une affirmation de soi coupée de toute altérité, l’approche intersubjective de Mead offre des outils pour penser la médiation technique sans tomber dans les limites d’une approche subjectiviste du sujet.

L'intersubjectivation technique

Une approche subjectiviste qui consisterait à penser que le sujet ne construit que dans un rapport à lui-même.Pour ce faire, il faut toutefois introduire des distinctions allant au-delà des réflexions de Mead, dont la question de la technologie n’a jamais été un centre de préoccupation.Si Mead n’aborde pas la question de la médiation technique, dans la relation intersubjective, il est possible de s’inspirer de son modèle intersubjectiviste, en l’appliquant aux relations (ou aux interactions) faisant intervenir la technologie numérique, et l’internet en particulier.Mead développe un concept de médiation qui se situe à deux niveaux différents. Celui de l’intersubjectivité primaire, primaire et immédiate, qui est rendue possible par l’image de soi ; et celui de l’intersubjectivité secondaire et indirecte, dont la médiation est assurée par ce qu’il appelle des symboles signifiants.En appliquant le cadre « Meadien » de la médiation par l’image et les symboles à l’objet technique, le concept de soi devient central pour penser le rôle de la technologie dans la construction du sujet.Ceci implique toutefois de considérer la médiation technique comme un support essentiel du rapport intersubjectif.Pour ce faire, je parlerai d’ « intersubjectivation » pour décrire le processus de conception du sujet, qui s’opère dans le mouvement réciproque d’externalisation de l’activité et d’internalisation de ses conséquences, et non pas comme une seule internalisation des contraintes externes, comme le veut par exemple le concept de « subjectivation ».Pour clarifier ce processus, une distinction s’avère cependant nécessaire. Une distinction entre trois plans d’intersubjectivation, qui se combinent et se superposent dans la médiation technique.Le premier plan de l’intersubjectivation technique concerne la relation engagée par un usager avec l’interface numérique.Cette relation implique une activité du sujet qui passe par la matérialité du clavier, par celle de l’écran, et par la plateforme numérique. Lorsque le sujet agit avec une interface technique, il agit avec un « tu », un « tu » non humain, qui l’incite à une série d’actions au cours desquelles il doit s’interroger et se remettre en cause pour effectuer ses actes.L’interface technique n’est autre qu’un partenaire d’interaction, et certes sans être dotée d’un corps, elle s’adresse à ses usagers en leur offrant un tracé d’activités possible.Dans le processus d’interaction technique, le sujet est amené à se remettre sans cesse en cause, et à acquérir ainsi une conscience accrue de ses actes.Pour ce faire, il doit accepter le programme d’action normatif de l’interface technique.Cette activité peut être comprise comme une intersubjectivation, dans la mesure où elle implique d’une part une activité inventive du sujet qui se dépose, en quelque sorte, dans la technique, sous la forme d’actes, de textes ou d’images ; et d’autre part une configuration normative de l’activité par le dispositif technique.On retrouve ici les deux dimensions meadiennes du « soi », c’est-à-dire celle du « je » et du « moi », car l’activité du sujet trouve dans la technique un moyen de déployer son action créatrice, celle qui se rapporte au « je », autant qu’elle y trouve une contrainte normative, c’est-à-dire une limitation de son déploiement, ce qui est relatif au « moi ».Autrement dit, la médiation technique est à la fois ce qui permet le déploiement de l’action au-delà de ce qui serait possible sans la présence de l’outil technique ; et une limitation de l’action par une imposition de forme et une canalisation normative de l’activité.Par exemple, lorsqu’un usager a recours à une plateforme internet, il doit faire preuve d’inventivité en déposant des contenus qui lui sont propres (textes, images, énoncés, etc) et à la fois faire avec les contraintes de l’interface technique.Ne pas dépasser X signes, s’inscrire, utiliser un nickname, etc.Dans ce premier rapport à l’objet technique, il y a plus qu’un usage technique. Le sujet se constitue donc dans ce rapport.Ces entités autres représentent à la fois une possibilité de son rapport à soi, sous forme d’extension de ses possibilités pratiques, et une limite imposée à ces dernières selon le cadrage prescriptif dudit rapport.Dans cette relation, le sujet développe un sens et une conscience de soi par l’image de lui-même que lui renvoie le dispositif technique. Il y a là un processus d’aller et de retour relationnel puisque l’activité doit s’adosser aux contraintes qu’offre l’objet technique pour prendre forme et se déployer selon sa logique propre.C’est dans ce sens que l’on peut comprendre le premier plan du processus d’intersubjectivation propre au soi digital.Le second plan de l’intersubjectivation technique concerne les interactions avec d’autres participants sur la base de la médiation numérique.Les participants entrent en relation par le biais de conversations en ligne, d’images, de chat, etc.Sans être des partenaires d’interaction en co-présence, car ils apparaissent sous la forme de profils, de nickname, d’images de synthèse ou d’avatars, les participants développent des relations sociales dans leurs interactions avec d’autres sujets en ligne.L’interaction se déroule dans une relation complexe entre des activités déployées dans un mélange de contributions singulières et de manière à s’adapter aux contours contraignants de ces interactions, de ces échanges et de ces dialogues en ligne.Si l’interface technique définit certes les modalités de la manifestation mutuelle des partenaires d’interaction en ligne, sous la forme d’image, d’icône, d’avatar, de nickname ou de webcam, c’est à travers les réactions de ces partenaires éloignés que l’usager prend conscience de ses activités. Dans cette intersubjectivation de second plan, l’usager déploie à la fois la créativité propre au « je » et l’adaptation du « moi », développant ainsi un sens de soi attaché à sa capacité de s’engager dans des relations online avec des partenaires pensés comme réels, existant en chair et en os quelque part dans le monde.Si le premier plan de l’intersubjectivation renvoie à la relation entre le sujet agissant et l’interface numérique, et le second plan à la relation à d’autres partenaires d’interaction en ligne, le troisième plan de l’intersubjectivation technique porte sur la relation au monde numérique telle qu’elle se déploie dans ses relations médiatisées.Dans ce cas, l’usager n’est pas en relation avec d’autres usagers, au « tu » ou au « vous », mais avec une collectivité d’usagers à laquelle il prend part dans ses activités en ligne. Il est placé ici comme un usager parmi d’autres, d’une plateforme numérique dont il est censé endosser le cadre normatif, pour participer de manière active, et éventuellement travailler à le transformer par ses contributions personnelles. Cette relation dépasse l’interaction d’un usager avec d’autres participants, et ne peut que se donner comme une relation avec une collectivité imaginée et fictive – au sens du « nous », du « vous », du « il » ou du « elle ».Cette communauté d’usagers est sans cesse représentée dans les plateformes numériques, soit sous la forme d’icônes (on nous montre par exemple le nombre de personnes en ligne), ou alors sous la forme d’utilisateurs potentiels ou effectifs.Ou encore sous la forme de règles de conduite à adopter pour se conformer au bon fonctionnement d’un forum de discussion, d’une encyclopédie en ligne, d’un site de rencontre, etc.Dans ce cas, le sujet s’engage dans la modalité meadienne du « moi », en ce qu’il est amené à endosser les règles à l’œuvre dans ses plateformes, pour configurer son activité numérique de manière adéquate et pour être accepté comme membre d’une plateforme.D’autre part, il s’engage sous la modalité meadienne du « je », en ce qu’il peut être amené, par ses contributions personnelles, à endosser ces règles à partir de contributions propres, ou éventuellement à les modifier par ses activités.

L'intersubjectivation du soi digital

Le sens de soi se déploie alors, dans cette capacité de prendre part, sur le mode du « moi », à un univers d’actions, en endossant ses normes et en inscrivant, sur le mode du « je », de manière personnelle, ses contributions singulières.Les rapports sociaux médiatisés par la technologie relèvent d’un processus d’intersubjectivation gouverné par des normes et impliquant des processus d’attribution de valeurs.Les théories de la reconnaissance ont mis l’accent sur ces processus d’appréciation et d’attribution de valeurs grâce auxquels les sujets construisent un rapport positif à eux-mêmes.Axel Honneth définit le phénomène générique de la reconnaissance comme le fait, pour un sujet, d’accorder à ses partenaires autant d’importance et de valeur qu’il en attribue à sa propre personne.Elle suppose une relation dans laquelle chaque participant attribue au partenaire autant d’autorité morale, nous dit Honneth, sur sa propre personne qu’il a conscience d’en avoir sur lui-même en ce qu’il est obligé d’accomplir ou de s’abstenir de certains types d’actions.Un acte de reconnaissance est un acte moral, donc, qui suppose une limitation du point de vue égocentrique du sujet, au profit d’un décentrement de soi conférant à l’autre une valeur sociale.S’il est si facile de voir à quoi cet acte de reconnaissance renvoie, dans l’interaction ordinaire impliquant des partenaires en co-présence, il devient plus complexe, lorsqu’on y ajoute des intermédiaires, et notamment les intermédiaires techniques.Au premier plan de l’intersubjectivation technique, qui renvoie aux rapports du soi à l’interface, le processus de reconnaissance s’opère lorsque l’usager se sent valorisé dans ses usages, le support technique lui permettant d’élargir ses possibilités de déployer de manière autonome ses propres activités.Cela ne va pas de soi, car toute interface technique s’adresse à des usagers sur la base d’un programme d’action doté d’une dimension morale, dans la mesure où il fait plus ou moins de place à ces possibilités d’agir propres aux usagers.À l’inverse, toute activité technique suppose, de la part de l’usager, qu’il agisse de manière à laisser agir l’interface technique sur sa propre activité. S’impose à lui le fait d’accorder de la valeur à cette technique en la laissant agir sur sa propre action et en se nourrissant de cette capacité d’agir démultipliée.Au second plan de l’intersubjectivation technique, celle qui renvoie au rapport du soi à autrui, le processus de reconnaissance s’opère lorsque les sujets sont à mêmes de s’appuyer sur les rapports des autres participants, et de reconnaître ces derniers comme des contributeurs dignes et valables dans la relation numérique, et inversement de se sentir eux-mêmes reconnus pour leur contribution, grâce à l’action en retour menée par les autres participants.Enfin, au troisième plan de l’intersubjectivation, celui qui renvoie au rapport entre le soi et le collectif, on peut parler de reconnaissance lorsque le sujet individuel parvient à identifier les règles, les normes et les orientations éthiques d’un collectif structuré par une plateforme numérique ou d’une « communauté virtuelle », comme la qualifie Rheingold, et qu’il se sent membre valorisé de ce collectif grâce à des contributions personnelles qui trouvent une place valorisée au sein de ce dernier.

L'aliénation

J’en viens au dernier point de mon texte, qui est la question de l’aliénation.Si l’intersubjectivation du soi digital rend possible des rapports de reconnaissance, ce processus peut tout autant aboutir à son exact opposé. Sous la forme d’une perte de soi, d’une perte de la relation aux autres, et enfin d’une perte du collectif.Depuis la naissance de la philosophie sociale, avec Rousseau, Hegel et Marx, c’est le concept d’ « aliénation » qui a été le plus à même de décrire cette perte ou cette dépossession qui rend le sujet étranger à lui-même.En un sens général, le concept d’aliénation prend exactement à son revers le processus de constitution du soi, puisqu’il montre que la perte porte précisément sur ce que le sujet a de plus fondamental.Ainsi, comme Marx le démontre, si le processus d’aliénation du travailleur dans le capitalisme exerce une violence, c’est parce que les êtres sont justement dépossédés de ce qui les humanise.Autrement dit, la question de l’aliénation se pose lorsque le sujet est dépossédé d’une activité qui lui est constitutive.On ne saurait donc pointer le caractère pathologique de l’aliénation sans prouver auparavant le caractère constitutif de cette part de lui-même dont le sujet humain est privé.En concevant l’articulation entre l’intersubjectivation du soi digital et la constitution du soi pratique, il devient possible d’envisager des effets négatifs de l’aliénation au sein des relations numériques.Le terme d’ « aliénation » décrit ici le processus qui contre-carre le développement de relations de reconnaissance médiatisées par la technologie, et dépossède le sujet d’une part de lui-même.Il perd la capacité d’intersubjectivation dans ses pratiques numériques. La possibilité de se référer de manière active et positive au soi digital devenu une entité étrangère affectant négativement le soi pratique.Cette forme d’aliénation, à l’ère digitale, demande là encore à être décrite de manière précise et différenciée.Ce phénomène d’aliénation s’observe aisément, tout d’abord, en tant que perte du rapport à soi.La constitution de soi implique, on l’a vu, une capacité du sujet de former un sens de soi dans son rapport avec l’interface numérique.Il a prise sur ce rapport, lorsque la projection numérique de lui-même s’articule à l’image qu’il est susceptible de s’en faire. C’est à cette condition qu’une interaction active s’opère entre le soi pratique et le soi digital.On assiste à une perte de soi, lorsque ces traces laissées durablement sur les profils numériques, sont soumises à des maniements qui échappent à l’usager jusqu’à être, à la rigueur, utilisées par d’autres pour le définir.Un exemple de ce processus sont les traces laissées dans les réseaux sociaux, ou sur des blogs, et qui sont répertoriées longtemps sur le net sans que le sujet ne puisse les effacer.Ces traces – témoignages de soirées arrosées, photos personnelles, relations amoureuses passées, sexualité, confession intime, activité politique de jeunesse, etc – rattrapent en quelque sorte la personne bien des années après que celle-ci ait commis ces actes.Vu que les témoignages individuels laissés sur le net sont parfois aussi personnels et intimes que les notes laissées autrefois dans les journaux intimes qui restaient confinés au fond d’une malle privée, l’usage public de ces données peut parfois avoir des conséquences importantes sur l’individu en question.La possibilité offerte actuellement aux sujets sur les plateformes internet d’inscrire à long terme leurs expériences vécues et leur pratique, produit une confusion entre ce qu’ils étaient ou ce qu’ils ont fait, en fermant la possibilité d’être ou de devenir autre. C’est le même processus qui s’opère sur les moteurs de recherche et les logiciels permettant de dégager un profil-type d’un usager, à partir de données éparpillées sur le net.Ces profils sont élaborés à partir d’assemblages de données, et donnent lieu à une somme arithmétique qui n’a guère à voir avec le flux pratique d’une vie vécue par les personnes dans le cours de leur existence.Le phénomène de l'aliénation s’observe également dans la perte du rapport à l’autre. Dans ce cas, la dépossession porte non pas sur les données numériques personnelles, mais sur le rapport que le sujet entretient avec ses partenaires d’interaction en ligne.On l’a vu, le retour positif des participants suite à leur contribution est au fondement de la reconnaissance sur des plateformes numériques.Ici, les usagers doivent présupposer une certaine sincérité exempte de calculs stratégiques de la part de leur partenaire d’interaction.Ce phénomène d’aliénation se caractérise par le fait que le soi devient étranger à lui-même lorsque la relation avec les autres usagers l’empêche de se reconnaître dans ce dernier, qui est réduit au statut d’étranger hostile et manipulateur.Coupé de relations à l’autre, il est privé de la possibilité de développer un sens de soi, un sens de lui-même. En un mot, parce qu’il est dépossédé de son lien à autrui, il est dépossédé de lui-même.On sait que certaines plateformes numériques encouragent un mode de lien où les autres participants sont réduits à des instruments d’une réputation digitale calculée en termes quantitatifs.Dans ce cas, un programme d’action est proposé aux usagers, dans lequel ils sont amenés à entrer dans des relations stratégiques avec les autres.L’agitation dans laquelle les usagers se trouvent lorsqu’ils sont dans ce rapport stratégique à autrui, les amène à transformer les autres usagers en de purs instruments au service d’une réputation, et à concevoir leurs relations sociales sur le mode du calcul stratégique.Il se n’agit pas de se familiariser avec des contacts, mais de les utiliser comme des instruments de la réussite personnelle. En cela, les autres restent des étrangers éloignés, ce qui est d’ailleurs une condition du succès de ces relations stratégiques.L’espace des relations numériques est alors transformé en espace de relations instrumentales, ce qui suppose de multiplier les contacts, de cumuler des liens et des amis, et au final de quantifier les relations en ligne.Cependant, faire des autres des instruments au service d’une réputation en ligne, conçu en termes stratégiques, revient dans le fond à faire du soi digital un simple facteur stratégique et à perdre ainsi une instance d’intersubjectivation. La perte de l’autre, devenu un élément étranger, accompagne la perte de soi.Un troisième phénomène d’aliénation s’observe sous la forme d’une perte du rapport au collectif. Lorsque les usagers ne sont plus en mesure d’orienter leurs activités numériques à l’aune d’un référent commun, générateur de règles partagées.Il ne s’agit ici ni d’une perte de soi en raison de traces numériques échappant au sujet, ni d’une perte de l’autre ; mais d’une dissolution des normes d’orientation propres à un espace numérique d’actions collectives.L’aliénation prend ici la forme d’une incapacité de trouver un espace d’action dans l’horizon numérique. Deux aspects de cette aliénation peuvent être distingués.D’une part, l’aliénation tient dans le fait que l’usager agissant comme « soi digital » ne peut se reconnaître au sein d’un espace d’interaction digitale, parce que ces normes d’interaction lui sont étrangères.Cela se passe par exemple lorsque des usagers de plateforme numérique doivent agir d’une manière qu’ils perçoivent comme inappropriée ou comme repoussante.C’est par exemple l’expérience d’un internaute qui remplit et actualise attentivement son profil personnel sur un site de rencontre, tout en se sentant étranger à cet espace d’interactions dans lequel il est amené, en quelque sorte, à se vendre.En tant qu’acteur de cet espace, il se sent contraint d’agir comme un autre. Souvent, de tels usagers ne restent pas longtemps d’ailleurs, dans de tels espaces numériques, car ils leur sont si étrangers qu’il leur est impossible de le constituer comme un espace collectif d’actions dignes de sens.L’aliénation renvoie ici à un type normatif de socialité numérique auquel l’usager doit s’orienter s’il veut pouvoir participer, sans jamais pouvoir s’engager de manière positive.D’autre part, l’aliénation se manifeste à l’inverse lorsque les usagers se laissent en quelque sorte absorber dans cet espace d’action en tant que soi digital, au point d’en perdre leurs repères pratiques.Dans ce cas, leurs activités numériques sont si intenses qu’ils ne sont plus à même de distinguer de manière sensée ce qui relève de leurs activités numériques de ce qui relève de leurs activités pratiques dans le monde.Cela s’observe notamment chez les « addicts » de forums de discussion, de sites de rencontre, ou de jeux en ligne.Dans ce cas, les sujets ne perdent pas seulement les capacités de distinguer entre ce qui relève de leurs engagements pratiques et de leurs engagements numériques, ils s’enfoncent également dans une forme de virtualisation de leurs activités et de leurs relations.Les usagers ne sont plus à même, alors, de trouver une manière effective de connecter leurs engagements comme « soi digital » à des conséquences pratiques dans le monde. Ils ont perdu leur sens de soi, car les frontières entre « soi » et « non-soi » se sont dissoutes.Dès lors, le soi digital ne peut orienter leurs activités à l’aune d’un univers collectif de normes, car il fait un avec ce dernier, au point de faire disparaître l’attention nécessaire à toute intersubjectivation entre le soi et le collectif normatif.En ce sens, on peut parler d’une perte de soi à travers la dissolution d’un monde numérique partagé, parce que dans le premier cas, le soi pratique n’est plus à même de se reconnaître dans ce programme d’actions collectif, et dans le second cas parce que le soi digital se trouve à ce point absorbé dans des espaces numériques, que se dissout toute interaction active avec le soi pratique.

Conclusion - enjeux pour la recherche sociologique

Sous ces différentes formes, l’aliénation va donc à l’encontre de la reconnaissance intersubjective médiatisée par la technique.Au vu des usages croissants des plateformes numériques, le soi digital est amené à jouer un rôle croissant dans la manière dont les sujets se rapportent à eux-mêmes, aux autres, et à l’environnement. On voit mal ce qui pourrait aujourd’hui contrer cette évolution.Au lieu d’opter soit pour une critique radicale de la technologie, en s’en prenant à l’internet comme lieu même de l’aliénation et de la régression culturelle, selon un refrain pessimiste bien connu, ou alors d’opter à l’inverse pour un optimisme angélique ne voyant dans l’internet que l’extension des possibilités d’action, il semble plus adéquat de privilégier une approche différenciée des pratiques de l’internet.Une telle approche doit se donner les moyens de comprendre les transformations à l’œuvre sans tomber dans une condamnation de la médiation technologique ni non plus, d’ailleurs, renoncer à une critique de cette dernière, lorsque les relations qu’elle engage accroissent l’aliénation.Elle doit se donner les moyens de comprendre les activités normées impliquées par les plateformes numériques en enquêtant sur la manière dont elles s’adressent aux usagers en les entraînant dans certaines formes d’intersubjectivation.Si certaines adresses rendent possibles des formes de reconnaissance, et d’autres encouragent des formes d’aliénation, il revient à la recherche sociologique sur les pratiques sociales de l’internet d’examiner ces processus afin d’identifier les formes de l’aliénation à l’ère digitale.Celle-ci doit tenter de faire le jour sur les adresses normatives de la médiation numérique, et montrer comment différentes pratiques et différents usages peuvent mener à l’accroissement de l’aliénation ou, au contraire, à l’extension de la reconnaissance intersubjective.Il lui appartient notamment de faire le jour sur le fonctionnement des instances d’accumulation des données personnelles qui opèrent aujourd’hui sans la moindre transparence et à l’insu des usagers.Dès lors que ces données sont produites, le plus souvent par des instances invisibles agissant aux dépens des internautes et à des fins de surveillance marketing et commerciales (ou alors à des fins de surveillance politique) et qu’un retour en arrière est peu probable, une lutte est à mener pour revendiquer leur accessibilité aux principaux intéressés.En ayant accès à cette représentation synoptique de leurs usages et leurs traces numériques, les usagers pourraient alors se ré-approprier cette part aliénée de leur soi digital, et la réinscrire dans un processus d’intersubjectivation conscient et autonome.Une telle lutte pourrait contrebalancer les processus d’aliénation à l’ère du soi digital.