Booster le corps

Fabien Ohl — 28.10.2014

×

Introduction

Je vais vous parler aujourd’hui de l’homme augmenté par rapport à son corps, sur le corps et les techniques. Booster le corps à travers une analyse de la performance sportive. Pourquoi la performance sportive ? Parce que la performance sportive est une sorte de matrice symbolique, un dispositif pratique d’amélioration du corps.D’abord parce que le corps sportif est mis en scène, mis en scène comme un corps performant, abondamment médiatisé ; deuxièmement parce que cette diffusion très large donne le sentiment que des êtres ordinaires doivent, peuvent être performants.Troisièmement, c’est que le sport peut jouer un rôle assez conséquent dans la naturalisation de cette norme, puisqu’on a, à travers le sport, l’idée que le corps va mesurer les progrès. Donc on a une espèce d’étalonnage du corps par rapport à la norme sportive. Enfin, quatrièmement, c’est qu’on a des effets relativement paradoxaux : on a à la fois des effets de valorisation, d’estime de soi par le sport ; mais aussi des choses qu’on voit moins, probablement, qui ne sont pas mises en avant (ou pas toujours), des doutes, et de la souffrance par rapport à cet univers normatif.Donc cette matrice symbolique, je vais l’utiliser, je vais la mobiliser au cours de mon intervention, qui va se structurer autour de quatre points.Le premier point va traiter de la performance chez les sportifs, pour aller un petit peu plus loin que ce préambule ; le deuxième point va porter sur le sport dans les dispositifs symboliques de valorisation des performances et du corps.Le troisième point traitera des manières de réceptionner ces dispositifs symboliques – parce qu’il ne suffit pas qu’il existe une offre, il faut ensuite s’intéresser aux personnes qui s’approprient ces dispositifs, qui re-traitent ces informations et qui utilisent ces informations ; enfin, on finira par un quatrième point qui concerne les enjeux de l’amélioration des corps.

La performance chez les sportifs

D’abord, revenons sur ce que j’ai évoqué, la performance chez les sportifs.On a l’impression que la performance chez les sportifs est une évidence, est quelque chose de naturel, est la principale motivation des sportifs. Mais si on observe un petit peu ce qui se passe, et là je fais référence à l’étude de Lamprecht, de Fischer et Stamm sur « Sport en Suisse, activité et consommation sportive de la population suisse », qui a été publiée en 2008,eh bien on se rend compte que les principales motivations sont des motivations de santé, des motivations de plaisir, des motivations de faire autre chose, de se détendre, d’être en forme, d’être entraîné.Voire de passer du temps avec des gens sympatiques, et que finalement, les objectifs de performance personnelle ou de mesure à l’égard des autres sont beaucoup moins importants.Si vous regardez ce tableau, vous verrez que ces motivations sont en fin de liste sur ce tableau.On peut constater aussi que ces motivations à la performance, ces motivations à la mesure, à la concurrence, décroissent avec l’âge.Donc dans une population qui est vieillissante, on voit bien que ce sont des objectifs qui s’éloignent, ce sont plutôt des objectifs de jeunes, et plutôt de jeunes hommes que de jeunes femmes.Là aussi, contraitement aux représentations que l’on a, la performance n’est pas quelque chose qui est un universel dans le sport, c’est lié à des éléments socio-démographiques.

Le sport dans les dispositifs symboliques de valorisation des performances du corps

Ce qui est intéressant aussi, et on le voit dans ce troisième graphique (toujours les mêmes sources, Lamprecht, Fischer et Stamm), c’est que entre les motivations des gens quand ils s’engagent à faire une pratique sportive, et ce qu’ils estiment comme rôle joué par le sport sur le développement notamment des jeunes, eh bien là aussi, on a un décalage entre ce que l’on estime pour soi-même et ce que les gens font avec la pratique sportive. Si je viens de dire que les gens ne sont pas tellement motivés par la performance, ils pensent en revanche que le sport va être utilisé pour des capacités à surmonter les défaites et les échecs, pour déterminer, forger la volonté de performance, et voire pour l’esprit d’équipe ou des choses comme ça.Donc on attribue des qualités au sport, qui sont un petit peu en décalage par rapport à ce que les gens font quand ils font du sport, quand ils utilisent ces pratiques sportives.Donc c’est un premier décalage. Le deuxième décalage, qui est encore plus important, c’est que ce qu’on médiatise dans le sport – et vous voyez ici, dans un graphique qui est tiré d’un ouvrage de Toni Bruce, Jorid Hovend, Pirkko Markula, « The Olympic Media Book », ce qui est médiatisé, c’est d’abord la performance.Un petit peu l’éthique, un petit peu des aspects psychologiques, on parle aussi un peu des annexes du sport, parfois des faits divers, mais ce qui intéresse le public d’un point de vue de la médiatisation, c’est vraiment la performance ; et c’est pas juste la performance en général, c’est la performance des hommes.Puisqu’à 80% c’est de la performance, et à 80% c’est de la performance sur les hommes (près de 80%).Donc là aussi, on est dans un dispositif symbolique qui est très en décalage par rapport à l’usage quotidien de ces pratiques sportives;Et un dispositif symbolique qui déborde le sport. Parce que les représentations que l’on a des vertus du sport ne sont pas simplement délimitées, circonscrites au domaine du sport, ce sont des performances qui s’exportent.Et le champion sportif devient un symbole de l’excellence sociale. Alors y compris, par exemple – j’ai mis un article ici d’un collègue de l’ESSEC à Paris, qui est publié dans un journal international, et le titre est « Learning lessons from sports ». Et en réalité, on imagine que l’excellence sportive peut servir de modèle, alors bien sûr dans les business schools et aussi et surtout dans les entreprises.Donc on a l’impression que c’est une forme d’excellence exportable, sans problème, sans difficulté.Or on ignore, en faisant cela, la complexité de marchés ordinaires, de marchés du travail, d’organisations dans lesquelles la production d’une performance est collective, est dépendante de concurrences, de règles qui changent, de dispositifs de régulation nationaux ou internationaux,de règles qui sont beaucoup plus instables que dans le domaine du sport où on a des règles très fixes, très simples, et une mesure qui, même si elle est discutable, est relativement univoque.Donc là aussi, on pense pouvoir exporter sur d’autres terrains.Enfin, le registre de la performance est associé aussi à un univers de l’extrême et du risque.Alors on le voit peut-être moins dans les performances de compétitions traditionnelles, encore que, sur la Formule1 ou d’autres sports on est aussi dans des extrêmes, mais on le voit dans les sports à risque, sports de montagne aussi, mais Base Jump, et ce type d’activité. Mais cette logique de l’extrême pourrait sembler être une rupture, quelque chose d’extraordinaire, en fait on se rend compte que la logique de l’extrême est aussi une partie de notre quotidien.C’est-à-dire que – et je reprends ici Baudrillard dans « La société de consommation » – il y a une espèce de « Fun morality », ou de valorisation, de marchandisation du plaisir, et la logique de l’extrême ne constitue pas du tout une rupture par rapport à la société, au contraire c’est un leitmotiv de la consommation.Pour faire consommer, on essaie d’aller vendre de l’extrême. Alors on a des shampooings extrêmes, on a «Barbie sports extrêmes», on a des produits énergétiques alimentaires qui sont extrêmes, comme «Extrême Cut», mais on a aussi des jeux vidéo, comme «Sampras extrême» ou «Snowboard extrême», des glaces même aussi, des glaces Extrême, et on peut aussi avoir des technologies extrêmes. Donc on est ici au cœur d’un dispositif symbolique de valorisation de l’extrême, de la performance, et de l’amélioration de la performance, qui touche toutes les sphères de la société, même si le sport peut être une sorte d’icône de la performance.Cette valorisation symbolique de la performance se joue évidemment dans le corps et dans le travail qu’on fait subir au corps. Alors bien sûr, il s’agit du travail d’entraînement, qui souvent est extrême en termes de charge de travail, mais finalement les charges de travail excessives fatiguent et empêchent d’améliorer la performance.Donc il y a un dosage optimal de la charge de travail. En revanche, avec des sources externes, des produits, des consommations, des opérations, des techniques de transfusion sanguine ou autre, on arrive à améliorer les performances corporelles. Donc on a un marketing autour de la performance sportive, bien sûr – on le voit avec toute une série de pilules ou même de produits type protéine qui sont vendus pour les sportifs – mais c’est aussi un marketing de la performance corporelle plus généralement.Dans le quotidien, dans la vie sexuelle, dans le travail. Donc on vend, pour la vie sexuelle, il y a un marché important du viagra, mais pour le quotidien aussi, c’est des vitamines, c’est du café, c’est du Red Bull, c’est toute une série de produits, ou de techniques, ou de drogues, pour améliorer l’efficacité au travail, dans le quotidien, ou dans le sport.Donc on parle parfois de drogues sociales comme la cocaïne pour stimuler, mais c’est plus généralement des médicaments qui vont être des accompagnateurs de la performance dans différents registres de l’activité sociale. Donc c’est aussi, comme cet extrait d’article du Monde le signale, c’est le dopage pour faire face au travail, ou aux charges de travail.Alors ça peut être du dopage du type stimulant, mais ça peut être aussi de type calmant pour effectivement résister au stress ou aux pressions.Ce dispositif symbolique ne se limite pas, évidemment, au sport, aux accompagnements de produits, c’est aussi un dispositif qui se retrouve dans d’autres sphères de la culture, qui vont transformer le rapport que l’on peut avoir au corps et à l’image du corps.On a, notamment dans des cultures cinématographiques – ici je pense par exemple à Arnold Schwarzenegger et toute une série de films – une abondance de figures de référence qui sont des figures de virilité sur les performances corporelles masculines. C’est la figure du muscle, c’est la figure de la force, c’est la figure du héros sur la version militaire, sur les terrains d’action, mais aussi dans le quotidien, voire au niveau politique, avec une virilité politique, une virilité guerrière, c’est l’ère Bush bien sûr ;c’est aussi Schwarzenegger qui allume la flamme olympique, alors qu’on sait qu’il a abondamment pris des stéroïdes anabolisants et autres pour forger son muscle.Là aussi donc, une partie de la culture cinématographique va produire un intérêt pour le muscle et la performance musculaire, qui est plutôt une performance virile, et on le voit avec tous ces personnages masculins.

Différentes réceptions des dispositifs symboliques

Si on s’intéresse maintenant au point concernant la réception des dispositifs symboliques.Les dispositifs symboliques existent (vous avez du cinéma, vous avez une offre de produits, vous avez du sport, etc.), mais on ne peut pas comprendre ce qui se passe sans s’intéresser à la manière dont les gens vont utiliser cela. Des personnes différentes n’ont pas les mêmes réactions aux films de Schwarzenegger, mais n’ont pas non plus le même usage de la télévision ou des émissions sportives, n’ont pas la même perception quand elles regardent les mêmes choses (elles ne regardent pas forcément les mêmes choses, mais quand elles regardent les mêmes choses), elles vont aussi avoir des lectures très différentes des mêmes événements.Donc ces réceptions sont à analyser, parce qu’elles sont déterminantes des différents rapports à la performance. D’abord, ce qu’on peut dire, qui peut-être est commun, ou explique une certaine tendance à être attentif à la performance, c’est de s’intéresser à ce qu’Alain Ehrenberg a appelé « le culte de la performance ». C’est-à-dire que depuis des années (Ehrenberg fait remonter ça au milieu du 20ème siècle) c’est l’idée d’un déclin de la discipline au profit d’une valorisation de l’autonomie. Et donc, ce déclin des normes collectives au profit d’une responsabilité personnelle et individuelle, et d’une performance en lien avec les responsabilités individuelles et personnelles, impose d’autres normes sociales qui conduisent à une construction identitaire qui devient plus difficile.Et Alain Ehrenberg parle effectivement d’ «individu incertain».Puisque les responsabilités sont développées, sont diffusées, en se déplaçant, puisque les personnes aujourd’hui sont sommées d’être responsables, et Ehrenberg nous dit à un point jamais atteint dans l’histoire de l’humanité.Là où les responsabilités sont collectives, aujourd’hui les responsabilités sont individualisées.Et donc, avec cette responsabilisation de l’individu sur sa propre vie, sur ses performances, sur ce qu’il devient, il se détache en quelque sorte (symboliquement, parce qu’en réalité c’est un petit peu plus complexe) des cadres sociaux ordinaires qui s’imposaient auparavant. Donc ce détachement de ces cadres sociaux ordinaires font un individu plus incertain. Un individu plus incertain, qui doit trouver des moyens d’action sur lui-même, et qui doit assurer une certaine mise en scène positive de soi.Donc, moyens d’action sur soi, c’est les pharmacologies, ce sont les drogues illicites, les anxiolytiques, les antidépresseurs; et mises en scène de soi, c’est mise en scène de sa réussite, mise en scène de sa vie, bien sûr avec les développements des médias sociaux mais aussi, on le voit auparavant, dans les shows médiatiques où l’interactivité va croissante, où on a des émissions de téléréalité, qui observent les conduites des individus et leurs capacités individuelles à s’affirmer et à exister et à se construire. Donc cette invention de soi, qui auparavant n’était pas un impératif social, qui était un héritage – on était « fils de », on était dans une catégorie sociale, et les choses étaient beaucoup plus stables qu’aujourd’hui.Ou on les imaginait plus stables qu’aujourd’hui - en réalité la reproduction sociale existe toujours - mais on a une rhétorique de nécessaire invention de soi, invention par ses actions, invention par ses performances, et une nouvelle charge d’être soi.Donc Ehrenberg mentionne, dans un autre ouvrage, la fatigue d’être soi ; c’est-à-dire que ces normes sociales de performance de soi en quelque sorte, de construction identitaire, est une expression de cette fatigue d’être soi.Donc il nous dit « la dépression et l’addiction sont les noms donnés à l’immaîtrisable quand il ne s’agit plus de conquérir sa liberté, mais de devenir soi et de prendre l’initiative d’agir ».Alors ces constructions deviennent effectivement plus difficiles, et elles sont aussi (ou elles peuvent être) mises en lien avec la mutation des identités de genre. D’un point de vue de l’histoire, certains historiens (dont André Rauch) parlent de crise de l’identité masculine, ou interrogent cette menace perçue en tout cas (même si la menace réelle est plus discutable), cette menace perçue d’une « féminisation » de la société.Et de façon un petit peu différente, avec quelques approches différenciant les milieux sociaux, Michael Kimmel nous dit, "la crise de l’identité masculine existe certes, mais plus dans les milieux populaires, ou dans les milieux plus homogènes".Il mentionne aussi le rôle du sport dans la valorisation d’une masculinité virile, qui est un problème notamment pour les enfants à l’école, où cette masculinité virile finalement s’adapte assez peu, ou ne facilite pas les réussites scolaires.Et puis, on le voit dans le sport, la mobilisation et l’usage du sport, c’est une forme de réception du sport, peut être mis en relation avec une crainte de la féminisation de la société.C’est le travail de Michael Messner sur « Power at Play », qui nous montre que cette menace symbolique de féminisation conduit à surinvestir le sport pour en faire un territoire virile de la masculinité, de préservation de la masculinité;territoire qui s’est constitué historiquement, et c’est ce que nous montrent Elias et Dunning dans leur ouvrage « Sport et civilisation », qui s’est construit comme territoire de préservation de la masculinité, déjà au 19ème siècle, au moment où les sports se développent en Angleterre.Donc si on s’intéresse maintenant un petit plus précisément à la diversité de motivations et de réceptions du dopage, eh bien on s’aperçoit que quelque chose qui nous semble très univoque, le dopage que presque tout le monde condamne, où on dit que les dopés sont des tricheurs, que ce sont des fraudeurs, qu’ils sont malhonnêtes, etc.,eh bien si on a un petit peu de recul, on se dit : «mais que se passe-t-il en réalité ?»Oui, on a du dopage qui est clairement rejeté, dans le sport, où on dit « mais c’est inadmissible que des tricheurs puissent utiliser des produits pour gagner ».Mais si on s’intéresse à l’histoire et à l’usage de ces produits, on voit que ces produits viennent de l’armée, des milieux de la sécurité, en tout cas après la Seconde guerre mondiale – c’est un petit peu différent plus tard, mais la diffusion des amphétamines dans le sport, et les moments où se mettent en place des luttes contre le dopage, c’est un héritage des expériences réalisées pendant la Seconde guerre mondiale, avec l’utilisation massive d’amphétamines pendant la guerre, pour les militaires qui devaient simplement se maintenir éveillés.Et donc on a à la fois une tolérance extrêmement faible dans le sport, et une tolérance très élevée dans l’armée.Qui pourrait blâmer un militaire de prendre des amphétamines ou d’autres produits pour se maintenir en vie, pour ne pas dormir sur le champ de bataille ?Et puis des tolérances plus variables selon les milieux sportifs : si dans le milieu sportif traditionnel on tolère peu, on a des pratiques comme le bodybuilding où on a une tolérance relativement large, même s’il y a des variations selon les pays, mais pour la consommation de stéroïdes anabolisants ou d’hormone de croissance. On dit: "tiens, mais situation variable sur des métiers à usage du corps, qu’on voit dans les motivations traditionnelles à l’amélioration de la performance", mais on a une tolérance beaucoup plus grande dans d’autres domaines. Si on se dit que le sport est un show, un show médiatique, où on ne tolère absolument pas la consommation de produits, en tout cas aujourd’hui, dans d’autres domaines comme dans le show business, on sait que les chanteurs d’opéra ou les stars du rock, quand ils ont un concert à faire, ils vont prendre des dérivés de corticoïde par exemple, pour s’assurer que leur voix, en cas de défaillance, puisse être préservée.Et puis on a toute une emprise, toute une pharmacologie sur les lieux de travail ; bien sûr ça va des drogues sociales mais ça va aussi des pharmacologies plus ordinaires de soutien à la performance au travail ou à la performance au quotidien.C’est pour des soirées, c’est pour des performances sexuelles, c’est pour se maintenir en forme, c’est pour récupérer, c’est des vitamines, c’est des régimes, c’est toute une série de consommations, de soutien, et on tolère relativement bien dans d’autres sphères sociales.Donc on a une espèce de sphère à part, dans le sport ou dans le sport de compétition, où on tolère peu ces accompagnements (pharmacologiques pour la plupart du temps), alors que partout ailleurs c’est très toléré.Alors qu’est-ce qui se passe, qu’est-ce qui explique cette histoire ?En réalité, c’est dès les débuts du sport, à la fin du 19ème siècle, que le sport est un terrain d’expérimentation des produits.À la fin du 19ème, les physiologistes s’exercent sur les cyclistes, et puis ce n’est pas du tout un problème de prendre des produits : on prend des choses assez bizarres, on prend un peu de cocaïne, on prend de la strychnine, on prend des produits de ce type, et ça fait partie d’une logique scientifique d’expérimentations sur le corps.Et le sport, finalement, ne pâtit pas du tout de ces consommations de produits, c’est un non-problème.On applaudit encore les coureurs du Tour de France dans les années 20, qui mettent en avant leur petite potion magique, leur bombe dans la presse, et toute la presse applaudit.Et ce qui se passe en réalité, c’est plutôt les normes sociales qui se décalent.Dès la fin du 19ème-début du 20ème, on utilise ces produits, c’est un non-problème, et progressivement (alors aussi avec la diffusion des amphétamines après les années 40), on s’interroge.On s’interroge en même temps que le sport se transforme ; c’est-à-dire qu’on a la menace du professionnalisme qui se diffuse dans les années 50, et donc au début des années 60, on est en phase d’interrogation.Et on se dit "mais il faudrait réfléchir à comment doit être produite la performance".Et c’est à ce moment-là, avec quelques cas, mais ils sont assez rares, d’accidents, ou des gens qui décèdent suite à des consommations d’amphétamines, qu’on construit le dopage comme une menace sanitaire.Mais on ne sait pas du tout ce que c’est, parce qu’on n’arrive pas à le définir, parce qu’il n’y a pas de lois, parce qu’il n’y a pas d’instruments de mesure, parce qu’il n’y a pas non plus de manière de définit le dopage ; donc on s’interroge.Alors on a des médecins qui disent «c’est la nourriture, par exemple prise dans l’intention d’accomplir une performance, qui est du dopage».D’autres pensent que ce sont les massages qui sont des actes de tricherie, ou alors les applaudissements, qui devraient être interdits.D’autres enfin, au moment où les réflexions avancent au début des années 60, disent "mais c’est tous les procédés psychiques, les placébos ou les suggestions qui peuvent être des menaces, donc qui sont condamnables".Mais on voit qu’on a des variations très importantes selon les sports. C’est d’abord perçu comme menace sanitaire, construit comme menace sanitaire; des entrepreneurs de morale, des médecins, des entraîneurs, des représentants de l’Etat commencent à intervenir pour préserver le sport, des représentants des mondes sportifs aussi,mais avec de grandes variations selon les sports.Donc il y a une transformation du rapport à la consommation de produits qui s’opère en cette fin des années 50-début des années 60.Et si on s’intéresse aux évolutions ultérieures, on se rend compte que cette menace sanitaire est réelle ; parce qu’on a des cas de blessures, d’accidents, de décès liés au dopage;des effets aussi à plus long terme: c’est bien documenté dans la littérature médicale, mais ces menaces sanitaires sont perçues de façon très variable selon les sports. En tout cas dans certains sports elles ne sont pas perçues, au moins jusqu’aux années 90, voire 2000.Par exemple dans le cyclisme, le cyclisme continue à produire des performances avec du dopage, et puis on pourrait même dire de façon plus large, tant qu’on est dans les années 70 en période de guerre froide, les pays de l’Est sont en concurrence avec les pays de l’Ouest et chacun va utiliser ses recettes pour produire de la performance, pour jouer la guerre froide sur le terrain du sport.Si on prend un niveau plus individuel, on pourrait dire que les consommations ne sont pas si importantes chez les jeunes, d’après les données qu’on peut avoir, même si on peut avoir une version un peu panique morale,parce qu’il faut pouvoir accéder au sport de haut niveau pour ensuite performer grâce aux produits.Donc c’est plutôt après 20 ans, généralement, que les gens vont commencer à consommer et à améliorer le corps de façon significative par rapport au dopage.Ça touche évidemment le sport de haut niveau, qui est plus contrôlé aujourd’hui que par le passé, puisqu’on a des technologies de contrôle, comme le passeport biologique qui permet de suivre les athlètes, mais ça reste des techniques assez traditionnelles pour produire la performance.Et puis c’est aussi, pour les individus, si on prend une autre version, des façons de se maintenir en emploi.C’est-à-dire, vous avez 22 ans, 25 ans, vous avez tout misé sur le sport, vous quittez le sport, c’est perdre votre emploi, c’est des difficultés à retrouver quelque chose, donc se pose aussi la question du travail hors du sport, des sacrifices qu’il a effectués, et de ses stratégies de reconversion.Donc la pharmacologie peut être aussi une technique de maintien en emploi, et puis la pharmacologie (et le dopage) est un des dispositifs de production de la performance.C’est-à-dire qu’on a une rationalisation extrême de la production de la performance, où la nutrition, où le sommeil, où – je prends un exemple dans certaines équipes cyclistes emmènent les matelas dans les hôtels pour être sûrs que les cyclistes dorment bien – et juste pour pouvoir produire une performance, et donc on n’est pas étonné que les techniques de nutrition, ou les techniques pharmacologiques puissent s’inscrire dans ce dispositif d'obsession de la performance.Enfin, on pourrait dire que dès qu’on mesure, dès qu’on essaie de voir, on a des variations assez importantes, selon les personnes qui mesurent, parce qu’on ne sait pas encore très bien définir le dopage.On a, dans les manières de définir le dopage, par exemple, l’intégration des cannabinoïdes.Et donc évidemment, si on intègre le canabis, on va avoir des taux de prévalence extrêmement élevés, alors que c’est une drogue sociale de consommation courante, que les sportifs consomment aussi.Mais qui leur est interdite, puisque c’est sur les listes de l’agence mondiale anti-dopage comme produit dopant.Donc on peut, selon les prévalences, selon les types d’études, aller dans le sens d’un dispositif de panique morale, de dire "mais il y a une panique morale parce qu’en réalité, l’essentiel des consommations sont des drogues sociales, et c’est pas forcément des pharmacologies pour produire de la performance sportive", ou alors à l’inverse, accentuer en mettant toutes les consommations sans s’intéresser à la régularité des consommations, pour dire qu’il y a une vraie menace.D’un point de vue sanitaire, c’est assez difficile d’évaluer les effets de ces techniques d’amélioration des corps, des effets de l’envie de booster les performances, parce qu’on a des paradoxes.Et une des seules études, qui est l’étude de Sanchi Goma, Gonzalez Correla et Gomez Gramperera, sur les cyclistes et sur l’espérance de vie des cyclistes qui ont participé au tour de France – alors c’est un échantillon qui a été pris en France, en Italie, en Belgique ;des années 30 à 64, et qui montre que l’espérance de vie de ces cyclistes est d’environ 8 ans supérieure à une population comparable.Donc malgré le dopage, on pourrait dire que ces personnes ont une espérance de vie plus élevée.Donc la menace, on ne peut pas dire qu’elle n’existe pas, puisque c’est documenté par des médecins, mais elle est quand même relative.C’est-à-dire si je prends l’exemple du cyclisme, on a beaucoup plus de décès par accident de la route (et ça c’est assez régulier, c’est assez fréquent) que par dopage, même si les effets sanitaires, on le sait, ne sont pas très bons.Et on pourrait dire: ce qui se joue ici, c’est moins une question de santé (même si cette question de santé existe) qu’une question morale ou éthique. Et puis l’enjeu de ce que c’est, transformer le corps, et jusqu’où on peut aller pour transformer le corps.Bien sûr si on quitte le sport traditionnel de haut niveau, et si on s’intéresse à d’autres techniques de transformation du corps et de techniques où on essaie de booster le corps, on peut le faire sur les normes esthétiques aussi.On a la pratique du bodybuilding où, si on observe les bodybuilder, ils boostent leur corps uniquement sur des normes esthétiques de la performance : elle est une performance de volume musculaire et d’apparence.Donc de bodybuilder qui vont prendre beaucoup d’anabolisants, d’hormones de croissance, et qui vont rationaliser leur vie, s’entraîner comme des sportifs de haut niveau (et ce sont des sportifs de haut niveau, c’est un peu paradoxal de dire ça), qui vont manger de façon très, très contrôlée, qui vont s’entraîner de façon extrêmement rationalisée ;et qui pensent contrôler les consommations pharmacologiques qui les aident à produire leur performance esthétique.Alors les gens connaissent les risques, la plupart du temps, mais ils vont avoir des stratégies de déplacement, là aussi, des normes ;c’est-à-dire ils connaissent les risques, mais ils sont dans une carrière de bodybuilder, mais on a aussi des carrières dans d’autres domaines, où on est comme converti, c’est comme une sorte de conversion religieuse, où on adhère à des nouvelles normes et puis où on va consommer des pharmacologies pour produire cette performance esthétique.Mais là aussi, je reviens aux questions d’invention de soi, le bodybuilding va être aussi une manière de s’inventer soi-même.D’exister, d’être connu, d’être reconnu par d’autres, et de prendre en charge sa vie, et de façon autonome.Donc on retrouve les problématiques développées par Ehrenberg sur ces conversions au bodybuilding.Et puis on déplace les normes corporelles, en relativisant évidemment sa déviance, prendre des anabolisants ou prendre de l’hormone de croissance, on relativise en disant « mais ça se fait dans tous les sports » par exemple, c’est l’argument classique.Ou on va dire: «mais dans d’autres domaines, dans le travail, les gens vont aussi booster le corps».Et on va avoir le sentiment de contrôler sa consommation comme pour d’autres types de déviances. Les gens se soucient évidemment de santé, même si de l’externe on pourrait juger que c’est dramatique d’utiliser ces produits, mais ils s’en soucient selon d’autres normes.Avec d’autres formes d’expertise, et qui ne sont pas forcément des expertises médicales, mais des expertises propres au milieu.Et l’apparence, on le voit, est une performance.J’ai pris un peu de temps pour mettre en avant l’hypertrophie masculine par le bodybuilding – même si on a aussi des bodybuildeuses, elles sont beaucoup plus rares, mais on a une espèce de division de la performance avec l’hypertrophie pour les hommes, et l’hypotrophie en quelque sorte, pour les femmes.C’est-à-dire qu’on a à peu près les mêmes processus pour les femmes qui veulent booster leur corps, alors ça peut paraître paradoxal, mais qui vont développer des conduites anorexiques de contrôle de leur corps, avec des normes corporelles de maigreur, mais c’est un travail sur la maigreur.Un travail pour se faire vomir, un travail pour se faire maigrir, un travail pour ne pas manger, un travail d’exercice aussi.On a par exemple des femmes très investies dans les salles de fitness pour maigrir et pour atteindre des normes corporelles qui sont des normes extrêmement strictes et qui confèrent les personnes à une sorte d’hypotrophie, de maigreur qui est choisie par ces personnes.Alors quand je dis qui est choisie, qui est l’issue d’un processus comme nous le montre l’ouvrage de Muriel Darmon, qui traite des carrières des anorexiques, cet ouvrage qui s’appelle « Devenir anorexique, une approche sociologique »; on retrouve à peu près les mêmes processus que les bodybuilder dans leur carrière, dans les déplacements de normes.Et chacun s’attache, à sa manière, sur d’autres registres, à travailler le corps en le transformant vers plus de muscles ou moins de muscles, ou en tout cas moins de graisse.Donc on a une diversité des normes corporelles, mais avec en toile de fond, l’idée de booster ce corps, dans un sens ou dans un autre, selon les normes que l’on choisit de suivre, ou qui s’imposent à nous.Quand je dis un choix, on pourrait discuter du choix ; c’est plus un processus, puisqu’on a parlé d'une carrière. Puis l'amélioration des corps, c’est pas simplement les gens ordinaires, c’est pas juste les sportifs qui décident comme ça de changer leur corps ; c’est toutes les personnes y compris les personnes avec des handicaps ou plutôt qui sont en situation de handicap.Alors là aussi c’est relatif, qu’est-ce que le handicap ? On pourrait parler plutôt de situations de handicap, alors ne pas avoir de jambes, c’est une situation de handicap, sauf quand on fait du basket en fauteuil roulant finalement ce handicap disparaît.Mais c’est toutes les techniques d’amélioration du corps pour ramener un certain nombre de corps à des normes qui sont les normes habituelles que l’on observe.Alors on a tout un développement d’appareillage du corps pour des gens qui ont eu des accidents.On peut prendre le cas de Pistorius, qui est, nous disent Anne Marcellini, Michel Vidal, Sylvain Ferez et Eric De Léséleuc, «la chose la plus rapide au monde sans jambes».Et Oscar Pistorius, avant ses déboires avec la justice, mettait en scène un spectacle des frontières de l’humain. Mais ce statut d’athlète appareillé, évidemment est associé à des technologies de compensation du handicap, mais va aussi dans le sens de réparations biomédicales des déficiences.Et là se pose la question à partir de quel moment est-ce qu’il faut compenser ces déficiences, à partir de quel moment on peut avoir recours aux technologies biomédicales.Et quelle place aussi a cette technologisation des corps, cette technologisation de ce qu’on juge être corps défaillant dans nos sociétés. Donc quelles formes sociales aussi sont acceptables dans ces technologies, et aussi, sur la question du corps handicapé, quelle forme de sélection sociale et de valorisation du corps handicapé.Quels vont être les corps qui peuvent être appareillés et comment est-ce qu’ils peuvent être appareillés, à quel moment est-ce que ces corps appareillés peuvent aussi se confronter à un décor ordinaire dans des compétitions classiques ?La question s’était posée (on en avait discuté) : est-ce qu’on peut autoriser Pistorius ou d’autres à faire des compétitions par rapport à des gens qui n’ont pas ou qui ne sont pas en situation de handicap.Et ces technologies, on pense qu’elles sont réservées à des gens qui sont en situation de handicap, mais non ; ces corps modifiés par les technologies, on les voit dans d’autres sports : des escaladeurs qui sont opérés pour gagner en force dans les mains, ou des joueurs de golfe qui se font opérer les yeux.Un article dans le courrier international montrait que Tiger Woods, mais aussi d’autres golfeurs, se sont fait opérer les yeux pour améliorer leur perception.Donc là aussi, quelle diffusion de ces corps améliorés ? Quelle diffusion de ces techniques chirurgicales, des techniques génétiques, des techniques pharmacologiques? Est-ce que cette diffusion de techniques, même si on essaie de les contrôler par de l’anti-dopage, est-ce que ces diffusions de ces techniques vont se poursuivre ?À quel rythme, dans quel domaine ? Est-ce que les sportifs et les expérimentations depuis plus d’un siècle sur les sportifs, sont annonciateurs de ces humains hybrides ?Est-ce que les expériences d’aide, de soutien au corps handicapé ou en situation de handicap, ces expériences vont se diffuser à des corps qui à priori n’ont pas ou ne sont pas en situation de handicap?Et puis la limite, évidemment, entre réparation de l’humain et amélioration de l’humain est absolument pas nette.À partir de quelles normes est-ce qu’on peut juger qu’il faut réparer, accompagner et transformer le corps ?Là aussi, on ne sait pas exactement, et des enjeux se posent sur des différences entre les personnes, selon leur héritage génétique ou leurs capacités.Donc on a des questionnements autour de ces corps, des améliorations des corps, qui nous renvoient à des questions simplement de norme.De norme des corps ordinaires, et puis de cette emprise des normes sur nos corps et nos manières d’agir dans nos sociétés, en mobilisant nos corps à travers la pratique sportive ou d’autres pratiques corporelles.On voit bien que cet excès de normes, cette abondance de normes met les corps non performants en retrait ; se pose la question évidemment du corps obèse, qui est un corps qui se diffuse mais qui est aussi un corps stigmatisé ; du corps vieillissant, qui est un corps qui s’éloigne des normes de jeunesse, des normes de performances; au-delà de l'obésité, du vieillissement, ce sont des corps plutôt ordinaires qui sont presque stigmatisés par rapport aux corps performants; ce qui entraîne parfois des pertes de confiance en ses capacités, même avec un corps relativement ordinaire.Se pose donc la question de la perception de son propre corps, et des auto-exclusions que les gens ont par rapport aux pratiques ; on voit que les salles de fitness par exemple, en faisant une promotion autour de corps très normés, d’hommes musclés, de femmes sveltes mais musclées aussi, entraînent ou créent des obstacles symboliques à la pratique.On voit aussi les sports ordinaires, en mettant en avant les performances, créent aussi des frontières symboliques entre ceux qui peuvent se présenter et ceux qui ne peuvent pas.On voit aussi que dans l’accès à des piscines, par exemple, tout simplement, des pratiques ordinaires, si les apparences corporelles ne sont pas dans les normes, ça peut conduire aussi à des sentiments d’illégitimité de son corps dans l’occupation de tel ou tel espace. Et donc de l’auto-exclusion de ces pratiques.Pas de jugement hâtif, parce que même si les manières de booster le corps, les manières de valoriser le corps par le muscle, par la force, par la maigreur, par la performance excluent un certain nombre de pratiquants, en même temps pour d’autres, entrer dans ces normes est extrêmement valorisant.Le cas de Kevin par exemple, qui est un bodybuilder romand, qui a des défaillances dans sa vie, qui a des difficultés, qui a une vie qu’il juge vide, il nous dit : «j’avais aucun hobby, ça m’a permis de trouver un truc (en parlant du bodybuilding) pour lequel je me reconnaisse». Et ce muscle, ces normes excessivement contraignantes, qui l’obligent à faire du régime, qui l’obligent à prendre des produits, à consommer une nutrition tout à fait particulière, il dit «putain, je ne me suis jamais senti aussi bien de ma vie que ça». Donc c’est aussi des difficultés à se construire – on renvoie ici aux réflexions d’Ehrenberg – et des difficultés à s’inventer, à exister dans nos sociétés, qui peuvent expliquer ces usages de pratiques comme le bodybuilding ou de pratiques sportives, et qui donnent le sentiment d’une vie plus pleine, et d’une identité relativement forte.Donc à la fois ce sont des normes contraignantes, des normes qui excluent, et pour certaines personnes ce sont des normes qui permettent de se définir, de se construire une identité.Donc il ne faut pas avoir de jugements trop hâtifs par rapport à ces corps excessivement normés, même s'il faut être critique par rapport à ces normes, il faut aussi s’intéresser aux formes de réception de ces normes et aux usages de ces normes, où des gens se construisent par rapport à ces normes.Donc en conclusion, on peut dire que le sport, ou les pratiques sportives, généralement sont des lieux d’exploration et d'observation de soi.Que peut-être l’homme augmenté – ou l’humain augmenté plutôt – avec toute une série de techniques, de pharmacologiques qui se développent et qui s’expérimentent sur le terrain de l’activité physique et sportive.Face à ça, on peut entrer dans une attitude de panique morale, en disant «mais c’est dramatique, il y a une diffusion des pharmacologies, c’est un risque sanitaire»; alors c’est vrai qu’il y a des risques, on peut pas négliger ça, il y a des améliorations qui posent des problèmes, et d’autres qui aident.Des technologies qui vont permettre de surmonter une situation de handicap, c’est pas forcément un problème. Kevin que je citais tout à l’heure, qui faisait du bodybuilding et qui se construit à travers ça, on ne peut pas juger négativement ça non plus.Donc on a la nécessité de développer une vision critique par rapport à la diffusion des normes sociales contraignantes, qui incite, qui impose l’usage de technologies pour l’amélioration des corps, alors que c’est pas forcément indispensable.Et puis on peut s’interroger aussi sur la façon dont notre société met en avant certains risques ou est sélective sur les usages de certaines techniques ou technologies.Dans le sport par exemple, on va être très sensible à ces questions de dopage, du fait de booster les corps par la pharmacologie, mais on va être extrêmement tolérant sur l’alcool ou le snus – dont les dérivés sont du tabac à chiquer par exemple –, qui semblent plus problématiques en réalité que le dopage, qui est beaucoup plus contrôlé.Donc le sport comme territoire où on apprend aussi à boire, finalement est assez peu questionné.Dans le sport aussi, jusqu’à récemment, on interroge assez peu le harcèlement sexuel ou moral dans la production de la performance sportive, qui est probablement le plus important, et qui est une menace plus directe que le dopage génétique aujourd’hui.Et puis on ne s’interroge pas non plus – et là c’est clairement un problème – sur les normes hyper viriles qui sont développées dans le sport. Sur les effets de ces normes hyper viriles sur la violence, on le voit dans le cas de Pistorius aussi, puisque c’est d’actualité en 2014.Mais aussi plus largement sur des choses qu’on ne voit pas, sur les engagements scolaires, sur les garçons très en conformité à ces normes viriles, qui s’y conforment et rejettent les normes scolaires comme des normes moins intéressantes, puisqu’eux s’épanouissent dans le domaine du sport, que ce soit le football ou d’autres pratiques, et qui est un domaine plus valorisant pour leur virilité.Et puis aussi, ces normes hyper viriles nous incitent à normaliser des relations de sexe qui sont très discutables, avec une hiérarchie très forte entre les performances des hommes et les performances des femmes.Donc il s’agit à la fois d’être attentif aux transformations de ces normes sociales, qui nous incitent à augmenter le corps – et le sport est un vecteur très important de ces façons de mettre en scène et de normaliser ces corps augmentés – mais en même temps, ne pas céder à la panique morale, et avoir un regard plus distancié et plus critique sur d’autres formes de normes qui sont certainement plus problématiques que celle-là.