Lepht Anonym et le transhumanisme de cuisine

Gabriel Dorthe — 08.07.2014

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Ouverture

Merci à Rémi Sussan d'avoir donné, avec son exposé, une certaine profondeur historique aux mouvements transhumanistes.Je dis bien «aux mouvements», au pluriel, puisque, on l'a bien vu, et contrairement à ce qu'on croit très souvent, et ce que de nombreux critiques nous laissent entendre, LE transhumanisme n'existe pas. Il est largement pluriel.Et donc, il me semble beaucoup plus intéressant d'aller regarder les débats internes à ce mouvement, les différentes valorisations des technologies, les désirs, les expériences, les conflits de valeurs aussi, plutôt que de voir les choses en termes d'affrontement entre des gens qui seraient "pour" et des gens qui seraient "contre" quelque chose qu’on évite de définir.Ce cadrage binaire, qu’on rencontre très souvent dans les débats, depuis quelques années, autour du transhumanisme notamment en France, ce cadrage binaire pousse à se positionner d'emblée. Et, en fait, il est non seulement pauvre sur le plan heuristique (c’est-à-dire qu’on n’y comprend pas grand chose), mais il est aussi insultant pour les transhumanistes eux-mêmes; insultant au sens que propose Isabelle Stengers dans «La vierge et le neutrino», c'est-à-dire comme contraire à ce qui compte le plus pour eux.Contraire à ce qui leur importe, et ce qui leur importe c’est quoi, c'est la pensée critique, qui est très souvent revendiquée par les militants: ils se critiquent entre eux la plupart du temps.Pensée critique dont on peut bien sûr évaluer la portée et la structure, la cohérence interne, à condition, bien sûr, de témoigner ce qui est probablement au fondement de la démarche philosophique, c’est-à-dire une certaine charité interprétative.

Qui sont les transhumanistes?

Les amis de l'Association française transhumaniste Technoprog, dont a parlé Rémi Sussan tout à l’heure, je les fréquente moi aussi depuis maintenant à peu près 5 ans.Et plutôt que des idéologues cherchant à propager un message pré-établi, écouter les transhumanistes permet de les voir comme des militants, au sens de Michel Vanni dans «L’adresse du politique», c'est-à-dire comme des gens qui cherchent à répondre à des questions qui n'ont pas encore été posées, ou qui ont été d’après eux mal posées.Il y a forcément une certaine maladresse et un décalage temporel.Alors cette perspective ouvre un champ de questionnements complexes, puisqu'elle injecte un peu d'hésitations, de fragilité dans le discours transhumaniste, qu’on cherche souvent à voir comme massif et monolithique.Cette fragilité est une bonne nouvelle: elle incite à varier les focales, et notamment à réfléchir sur les objets techniques dont on nous parle à longueur de journée, et c'est d'ailleurs un des axes principaux de la saison «Humains et techniques», proposée par le Groupe vaudois de philosophie à Lausanne, dans lequel s’inscrit cette intervention et celle de Rémi Sussan.Réfléchir sur les objets techniques, c'est d'abord les voir dans des relations et non pas les essentialiser comme des choses mystérieuses et peut-être dangereuses qui viendraient de je ne sais où.C’est d’ailleurs le thème fondamental de la figure du cyborg, où ce qui est en jeu, c’est la manière dont on peut considérer l’humain, peut-être même depuis ses origines, comme intrinsèquement le produit de relations avec des techniques plus ou moins élaborées.Dire produit de relations pousse à se questionner sur comment ces relations sont construites, sur le mode de production de l'humain, comme dirait le philosophe Peter Sloterdijk.Plus précisément, parler avec les transhumanistes, écouter ce qu'ils ont à dire, pousse à déplacer un peu les questions qu'ils se posent eux-mêmes.Par exemple, l'Association française transhumaniste, qui se revendique du technoprogressisme, produit une réflexion fournie sur les questions éthiques, sociales et politiques que posent les technologies émergentes.Ils déploient des efforts considérables pour favoriser un débat large, équilibré sur ces questions. Et un débat contradictoire d’ailleurs souvent.Récemment, dans un long entretien sur Skype avec l'un des membres les plus actifs de cette association, je lui ai demandé quels sont les objets techniques relevant du transhumanisme – c’est une expression qu’il utilisait souvent dans l’entretien – les objets techniques relevant du transhumanisme qu'il utilise, lui.Et là sans hésitation, il me répond en faisant pivoter son ordinateur sur le côté. Et là, j’ai une vue plein cadre, avec sa webcam, sur sa cafetière.Et là il n’y a rien de ridicule en fait, puisque de nombreux auteurs soulignent que, en termes d'augmentations cognitives en particulier, malgré des annonces mirobolantes émanant du monde industriel et médiatique, la substance la plus efficace pour augmenter sa cognition et son attention, ça reste de manière prouvée et éprouvée, la caféine.Par cette déclaration, «voilà, l’objet transhumaniste, pour moi, c’est ma cafetière», ce transhumaniste avec lequel je discutais rejoint la plupart des militants transhumanistes actuels, qui, en fait, sont essentiellement théoriciens. Ils ne sont ni scientifiques, ni ingénieurs ni industriels.Et Rémi Sussan nous a dit à quel point ces derniers cherchent souvent à ne pas être assimilés au transhumanisme. On a toutes sortes de jeux, avec des scientifiques et des ingénieurs qui tiennent un discours proche, mais insistent pour dire «je ne suis pas transhumaniste, je ne veux rien avoir à faire avec ces gens».Plus spécifiquement encore, la plupart des transhumanistes ne sont pas des expérimentateurs. Je me souviens d’une discussion avec Natasha Vita-More, la présidente de l'association mondiale Humanity+, que j'invitais à décrire ses projets.Et sa réponse est en elle-même un concentré de ce que je vous raconte maintenant, elle dit: On ne peut pas juste penser au futur lointain, il faut agir, et il faut agir maintenant. Et puis elle décrit son travail comme: «Building – not building, designing - future body prototypes».C’est donc une réponse sous forme de lapsus où elle dit «Construire, non en fait pas construire, concevoir, dessiner les humains du futur.»Et c’est dans cet écart entre espoirs et pratiques relatives aux technologies dites transhumanistes que j’essaie de me tenir maintenant dans ce qui suit.

Lepht Anonym

Et là il y a un personnage que je trouve très intéressant sur ces questions, qui s’appelle Lepht Anonym, qui est un - ou une - bio-hacker (en fait genderless comme il se définit) assez discret. On trouve assez peu de choses, il y a une vidéo non autorisée qui est disponible sur Youtube, d’une conférence donnée à la conférence Chaos Computer Club de Berlin je crois.Et puis 2 ou 3 textes, assez précieux, pour réfléchir sur le transhumanisme et sur ses contradictions internes ou ses ambiguïtés.Lepht Anonym se dit et s'assume comme transhumaniste. Contrairement à beaucoup de biohackers d’ailleurs. Elle s'inscrit donc dans une discussion avec les grands auteurs classiques, une discussion, souvent une confrontation en fait; les auteurs "classiques" que sont Ray Kurzweil ou Nick Bostrom.Et dans le fond, elle partage l'idée générale du transhumanisme, qu’on peut résumer, en s'inspirant de la «Déclaration transhumaniste» signée par une bonne partie des transhumanistes «historiques», des fondateurs du mouvement en 2002 qui dit en gros, si je résume:Considérant que «L’avenir de l’humanité va être radicalement transformé par la technologie», les transhumanistes prônent le droit moral de ceux qui le désirent de se servir de la technologie pour accroître leurs capacités physiques, mentales, cognitives ou émotionnelles.Ils souhaitent devenir davantage maîtres de leur propre vie, recherchent une forme d'épanouissement en transcendant les limites biologiques actuelles, et ils recherchent «l’abolition de la souffrance et l’exploration de l’univers».C’est un condensé des mots importants dans cette déclaration.Et pour atteindre ces objectifs, ils en appellent à «des recherches méthodiques», et à un débat rationnel afin de comprendre ces futurs changements et de les apprivoiser. Il s'agit, je cite, pour les transhumanistes, de «planifier l’avenir».Ce qui est intéressant avec Lepht Anonym, c'est que il/elle s'inscrit dans ce paradigme, tout en en soulignant deux limites importantes. Deux limites qu'il/elle affronte dans sa pratique.D'une part la disponibilité très restreinte de technologies aptes à servir ces buts d'augmentation et d'émancipation, en termes de coûts et de réalisations effectives.D'autre part, la focalisation sur le futur lointain, l'obsession de buts grandioses tels que, selon ses mots, l'immortalité ou autres super-pouvoirs; et donc le manque d'intérêt pour ce qui est effectivement possible, ici, maintenant.L'exclusivité et l'abstraction du transhumanisme sont, selon Lepht Anonym, des obstacles majeurs à l'avancement de la cause.La vidéo, d'ailleurs, disponible sur Youtube s’appelle «Cybernétique pour les masses».Pour Lepht Anonym, les penseurs transhumanistes proposent une réflexion stimulante, certes, mais non suffisante. Non suffisante parce que manquant justement de concret et d'expérimentation.D'après il ou elle, si on veut que le transhumanisme soit autre chose qu'un mouvement d'idées, il faut «s'y mettre».Et je cite son manifeste:«Les Biohackers ont émergé à partir de la frustration de beaucoup vis-à-vis de la stagnation des groupes H+ existants, qui semblaient être éternellement embourbés dans les dissections complexes, rien d'autre que des conjectures très bien informées sur le potentiel de l'humanité.Il nous a semblé que, sans un contingent d'êtres humains, apprenant des erreurs des uns et des autres, se levant et faisant quelque chose pour les dispositifs implantés, nous aurons passé toute la journée à parler, l'avenir dont nous rêvions pourrait rester qu'une brume évanescente pour un autre siècle.»Alors en quoi consiste donc cette pratique de Lepht Anonym?Lepht Anonym pratique ce qu'on pourrait appeler un transhumanisme de cuisine. Le terme «kitchen» revient très souvent dans son discours.Alors que les hackers informatiques aiment traditionnellement se réfugier dans des garages ou des sous-sols, ce qu'on pourrait voir comme un imaginaire des sous-bassements et de la mécanique, Lepht s'installe dans sa cuisine, là où la plupart des gens apprêtent viandes, légumes et féculents.Ils réalisent et expérimentent des agencements entre du vivant et un appareillage fait de couteaux, d'huiles, de casseroles et de plaques électriques.Dans son transhumanisme "do it yourself", domestique, «homebrew» comme elle dit, Lepht Anonym se revendique d'une pratique anarchique, distribuée et collaborative.Elle précise bien que les biohackers n'incitent personne à les suivre, mais sont disponibles, structurés en toutes sortes de communautés, de forums, de blogs, pour accueillir, conseiller et aider tous ceux qui voudraient «s'y mettre». C'est plus largement ce qu'on appelle l’horizon de la culture «makers».Ce qui est intéressant, c'est que Lepht Anonym revendique à la fois une ouverture au grand public, et à la fois une forte dimension underground, contre-culturelle, dans laquelle, manifestement, beaucoup ne sont pas prêts à s'investir.Cette sorte de double discours, qui n'est pas si contradictoire qu'il n'y paraît, vient en support d'un désir fort d'expérimentation et de prise d'initiative.En effet, il est très facile de considérer la pratique de Lepht Anonym avec dégoût, vous allez le comprendre; et si vous cherchez sur Google Images «biohacking» vous verrez des choses assez impressionnantes, surtout si vous venez de manger.Je cite Lepht Anonym dans cette conférence en vidéo: «stay away from normal people, they're stupid.»C'est intéressant de noter cela en regard de la vocation de respectabilité sociale qui anime beaucoup les transhumanistes aujourd’hui, de respectabilité, de rationalité, d’ouverture au dialogue. Là non, il faut s’éloigner des gens «normaux».Mais cette stupidité des gens normaux est à comprendre dans un sens très précis: c'est le contraire de la valeur cardinale de la pratique revendiquée par Lepht Anonym, qui est la curiosité, elle se dit «deadly curiosity».Dans les minutes qui restent, j'aimerais décrire un peu comment s'incarne – c'est le cas de le dire – cette curiosité.Lepht Anonym assume qu'elle n'est ni médecin ni experte d'aucune sorte. L'anesthésie lui est interdite par la loi, elle doit donc s'en passer.Elle utilise du matériel le moins cher possible, et emploie parfois de la Vodka en guise de désinfectant – vodka Rachmaninov, pour être tout à fait précis, la vodka low cost de Lidl, et on ne voit pas très bien à quoi d’autre elle pourrait servir de toute manière.Cette revendication de non-expertise est intéressante, puisque bien sûr, à force d'expérimentation, elle s'en est bâtie une solide, d’expertise.Mais ce n'est pas ce qui doit être mis en avant. Ce qui compte, c'est la tentative, c'est le souci d'avancer, step by step, pas à pas.Je trouve d'ailleurs particulièrement intéressant de remarquer que Lepht Anonym parle beaucoup de ses échecs, d'une manière tout à fait légère: ces échecs lui ont permis de se former, d'avancer. Elle parle beaucoup moins de ses réussites.Et, surtout, parler de ses échecs peut permettre à d’autres d'éviter de reproduire ces mêmes erreurs.Les réussites n'ont rien du caractère rutilant des espoirs transhumanistes. Il s'agit en fait principalement de l'implantation sous-cutanée, surtout au bout des doigts et sur le dos de la main, d'implants de type RFID (radio frequency identification) ou d'aimants.Le but, tout simplement, c’est d'étendre les capacités perceptives, de modifier la stimulation nerveuse pour acquérir de nouvelles perceptions, voire même un nouveau sens.L'un des buts qui me semblent les plus intéressants, c'est l'acquisition (ou plutôt l'expérimentation, puisque la plupart de ces implants doivent être retirés pour des raisons sanitaires, ils s'infectent en fait, ils sont rejetés par l'organisme), c’est l'acquisition de la perception des champs électromagnétiques.Aux dernières nouvelles, son projet le plus ambitieux est appelé Southpaw: l'implantation d'un dispositif permettant de percevoir le Nord magnétique de la Terre, une sorte de boussole permanente intégrée dans le corps, directement connectée aux perceptions sensorielles, qui est lui-même inspiré d'un dispositif externe et qui nécessite pour l’instant une batterie assez lourde, appelé Northpaw, et qui est disponible, qui est commercialisé.L'approche de Lepht Anonym est donc, sur le plan de la relation avec les objets techniques, un renversement de perspective par rapport à un certain transhumanisme théorique, qui attend des choses extraordinaires en s'intéressant assez peu aux objets techniques présents.Lepht Anonym s'intéresse à ce qui existe, de manière facilement accessible, pour faire des expériences. Je crois qu’elle dit que tout projet qui coûte plus que 50£ ne l’intéresse pas.Sa relation avec les technologies se décline donc très souvent sur le mode de la douleur et des effets secondaires.Les techniques sont littéralement éprouvées. Souvenons-nous à l'inverse de la Déclaration transhumaniste, qui annonce vouloir abolir la souffrance.Et là je lis la conclusion du manifeste de Lepht Anonym, publié en 2011:«Comme tout transhumaniste, je regarde vers l'avenir avec impatience, avec fierté, et avec une crainte numineuse pour notre espèce et sa transcendance de la nature.Pour citer David Zindell, "ceux qui apportent la lumière doivent supporter de se brûler." Nous supportons cela avec joie.»

Conclusions

Alors en racontant l'histoire de Lepht Anonym, je voulais faire voir que le transhumanisme, précisément dans sa variété, entretient des rapports ambigus avec les objets techniques présents et à venir.La plupart du temps, les transhumanistes se positionnent dans un régime de délégation vis-à-vis des évolutions technologiques et de leurs producteurs, scientifiques, ingénieurs et autres industriels.Plutôt que d'être des producteurs ou des expérimentateurs d'objets techniques, ils attendent de ceux qui les font qu'ils produisent les éléments d'émancipation nécessaires pour leur permettre d'évoluer, eux-mêmes, l'espèce humaine, vers quelque chose d'autre, qu'on appelle parfois le post-humain, mais plus souvent l'humain, simplement, augmenté, amélioré, etc.Dans une conférence récente (aussi disponible en ligne), le président de l'Association française transhumaniste Technoprog, appelait les transhumanistes à, je cite, «montrer l'exemple».Mais il a immédiatement ajouté, en riant, «pas en devenant tous des cyborgs, je vous rassure», mais en jouant le rôle de lanceurs d'alertes.Justement cette dimension de débat et de mise en débat rationnel, posé, équilibré.Pour conclure, je raconte évidemment pas cette histoire, cet espèce de décalage entre les discours et les pratiques, pour dire «Ah ah, vous voyez bien, les transhumanistes sont des grands naïfs», ce n’est pas du tout ça. Au contraire, je crois que là où ils sont intéressants, justement là où ils nous forcent à penser, c'est sur notre rapport à nous aux objets techniques, toujours indécidables – est-ce que c'en est, ou c'en est pas? C’est du transhumanisme ou c’est pas du transhumanisme?Et les transhumanistes nous rendent attentifs à l'inscription complexe des objets techniques, à la fois choses inscrites dans des mondes, construisant des mondes; et à la fois échappant au monde, ou plutôt nous forçant à les suivre, à enquêter à leur sujet pour leur donner des mondes.