Mais où est le corps? L'homme augmenté comme lieu des Humanités Digitales

Claire Clivaz — 09.07.2015

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Introduction: mais où est le corps?

La bibliothèque d’Etat de New South Wales à Sydney accueille ses visiteurs par cette phrase gravée dans la pierre :«Dans les livres se tient l’âme du passé tout entier, la voix audible articulée, lorsque le corps et sa substance matérielle se sont évanouis ensemble comme un rêve».Cette phrase porte la marque de la culture imprimée qui a si fortement séparé d’un côté les livres, le support d’écriture, le lieu où se tenait la connaissance, et ce qui est de l’ordre du corps.Dans cet eTalk, j’aimerais de différentes manières montrer que la question du corps, du lieu du corps, et de la matérialité digitale, est centrale,et qu’elle désigne de plus en plus l’homme augmenté, le corps en voie de digitalisation, le corps augmenté, comme un lieu pour les humanités digitales, comme un des lieux principaux où la connaissance va se dire et s’écrire désormais.Aujourd’hui, grâce à la fameuse AppleWatch et ses différentes expressions, certains d’entre nous choisissent apparemment de devenir comme des livres, lus par des algorithmes en permanence. Chaque jour amène son lot de découverte, et on vient de nous apprendre que des hologrammes tactiles ont été créés : vous voyez ici sur cette image une petite fée qu’on peut toucher, un hologramme-fée que vous prenez au bout du doigt et qui donne une sensation comme du papier de sable, nous dit-on.Le corps et la matérialité digitale se donnent de plus en plus en continu, et cela heurte un sentiment naturel qui a été largement partagé dans les sciences humaines et dont vous voyez une trace ici, ce site de l’Ecole des Chartes qui annonce un stage nommé «dématérialisation et fiabilité de l’information numérique».Parce que nous avons associé, dans la culture imprimée, le savoir aux livres papier que l’on touchait, que l’on tenait dans ses mains, nous nous sommes mis à considérer tout ce qui était de l’ordre du numérique, du digital, comme quelque chose qui serait dématérialisé.Et depuis quelques décennies, nous fonctionnons sur cette alternative, au point qu’on s’est mis à parler du fameux « cloud », « la nuée », et vous voyez sur cette image une très bonne représentation de notre imaginaire des fonctionnements digitaux, puisqu’avec l’idée du cloud, on se dit que de manière presque magique et immédiate, nos informations vont dans une espèce de nuée intangible, immatérielle, et se promènent comme ça dans l’air.Il y a fort à réfléchir pour reprendre toutes ces représentations, car certainement qu’elles sont bien éloignées de la réalité, et rien n’est plus matériel que la digitalité faite de ses serveurs, de ses cables, de son électricité, de ses lieux institutionnels qui ont le pouvoir sur cette digitalité, et on est en fait bien loin de la notion rêvée du « cloud » qui, probablement, s’ancre en partie dans un imaginaire lancé notamment par Jacques Perret, professeur de latin à la Sorbonne, auquel le président d’IBM avait demandé en 1955 comment traduire le mot anglais de « computer ».Et dans cette lettre devenue célèbre, voici ce que Jacques Perret avait répondu :«Que diriez-vous d’ordinateur, c’est un mot correctement formé, qui se trouve même dans le Littré comme adjectif désignant Dieu qui met de l’ordre dans le monde. Un mot de ce genre a l’avantage de donner aisément un verbe, ordiner, un nom d’action, ordination. »Le gros mot était lancé, on se mettait à rêver l’ordinateur comme la matrice centrale, le super-cerveau qui allait ordonner le monde, une sorte de substitut quasi divin dans un monde désenchanté qui allait vers son devenir.Il n’est pas étonnant, suite à un point de départ pareil, qu’on ait eu ensuite l’émergence d’une notion comme celle de la nuée, qui n’est pas exempte de consonances bibliques du reste, puisque c’était la nuée que Moïse suivait dans le désert, mais qui probablement a biaisé une partie de notre rapport, de notre relation à cette culture digitale qu’on a tellement voulu voir comme dématérialisée.Pour terminer cette introduction, je soulignerai donc que le défi qui se tient devant nous, c’est conquérir cette matérialité digitale.La première étape pour la conquérir, c’est réaliser que sortir du papier c’est un vrai séisme. Et là j’emprunte les mots de Jacques Derrida, auquel je reviendrai, qui qualifiait ainsi en 1997 la sortie du papier : « comme un séisme en cours qui fait parfois perdre la tête et le sens » ; et je crois qu’il avait plus que raison.

Plan

Dans cet eTalk, la première partie sera donc pour expliciter le séisme que représente la sortie du papier ;la deuxième partie pour revisiter notre antique répulsion face à la pierre d’Hercule, et là nous passerons par Platon et son ouvrage « Ion », dévolu à la technique ;et enfin, la troisième partie pour penser l’homme augmenté comme lieu possible, comme lieu requis, comme nouveau lieu des humanités dites digitales.

1. Le séisme de la sortie du papier

Je ne saurais que recommander à toute personne intéressée de lire une fois cette interview incroyable de Jacques Derrida «Le papier et moi, vous savez», publiée en 97 dans les cahiers de médiologie.Une fois de plus, le philosophe français montre à quel point il avait su anticiper les défis de demain, dans cette interview qui date pourtant d’il y a presque 20 ans, mais qui est d’une actualité mordante.Dans cette interview, il explique ce que va signifier la perte du corps, du corps papier.Jacques Derrida nous dit: «Depuis que j’ai commencé à écrire, le statut et la stabilité du papier ont été constamment secoués par des secousses sismiques [annonçant] la “perte” d’un support : la fin du “subjectile” approche. C’est aussi par là, sans doute, que ce corps de papier nous tient au corps», dit-il.Il s’appuie ensuite sur l’image du rétrécissement de l’image de la peau de chagrin et pense le retrait de ce matériau «hylétique» comme il l’appelle, le papier, en rappelant que la matière grecque, la ulè, signifiait aussi bien le bois, la forêt, que la matière. Les biblistes, auxquels j’appartiens, ne peuvent être que sensibles à cette sortie de la matière « hylétique », si on se rappelle que le mot «Bible» lui-même ne fait que proclamer le support et la matière, puisqu’il signifie «papyrus», du nom donné à cette plante dans la région de la ville libanaise de «bublos» où poussaient des papyrus.Quant au livre, le «liber» ou le «caudex», ces mots nous renvoient tout aussi fortement au végétal, au bois qui faisaient la couverture pour maintenir les folios du livre ; le « caudex », c’est la couverture de bois du codex. Comme Jacques Derrida le synthétise, «mis en oeuvre dans une expérience engageant le corps, et d’abord la main, l’oeil, la voix, et l’oreille, le papier mobilise donc à la fois le temps et l’espace».C’est ce processus même de retrait qui guette «une certaine écriture», avertit Derrida : «Peut-on parler ici d’abandon, d’arrêt ou d’inhibition pour désigner le retrait en cours d’une certaine écriture, le retrait de l’écriture acérée à la pointe d’une plume sur une surface de papier, le retrait d’une main, d’un certain usage de la main unique en tout cas ? Si maintenant on associait ce retrait à un dénouement, à savoir le dénouage qui vient défaire le lien symbolique de cette écriture à la marche, au chemin, au frayage, délier l’intrigue entre l’œil, la main et les pieds, alors nous aurions peut-être affaire aux symptômes d’une autre phase historique ou historiale, voire, diraient alors d’autres, post-historique. Une angoisse serait au programme». Cette phrase souligne bien qu’il y a un tournant. Et de fait, 16 ans après cette interview de Derrida, on peut constater que cette angoisse se vérifie. Par exemple, plusieurs Etats américains ont annoncé l’abandon progressif de l’écriture cursive dans les écoles, l’apprentissage de l’écriture liée, en opposition à l’écriture détachée, en script.Cette nouvelle a un retentissement symbolique tellement fort, qu’elle a été interprétée faussement dans cet article d’un journal français (qui a été du reste retiré online), comme « Apprendre à écrire ne sera plus obligatoire dans les écoles de 45 états américains ».On a exagéré l’angoisse et la peur, mais en même temps, rien n’arrive sans raison ; notre philosophe envisageait bien le retrait d’une certaine écriture avec la perte du papier, et l’angoisse que ça allait produire, et on voit bien dans cette réaction journalistique qu’il y a de l’angoisse à remettre en question la matière même de l’écriture.On pourrait faire une longue traversée de l’histoire occidentale du rapport au support d’écriture pour montrer que la thématique du corps, et du papier, du parchemin, du corps et du lieu de l’écriture, ont des consonances multiples, et je pendrai ici juste deux exemples :D’une part celui de Mélanie la Jeune, du 4ème siècle, une chrétienne dont on a une hagiographie (la Vie de sainte Mélanie), mais qui montre plusieurs traits intéressants. Elle a la vie d’une jeune femme de son âge, mariée à 14 ans dans l’Antiquité tardive.Elle a un premier enfant avec difficulté, un deuxième accouchement pendant lequel elle risque de mourir, et finalement à 20 ans, persuade son mari de ne plus avoir de relations sexuelles pour vivre dans la chasteté, ce qui très concrètement lui permet juste de survivre, et de pouvoir par ailleurs se consacrer à ce qu’elle souhaitait, c’est-à-dire une vie intellectuelle et ascétique, puisque l’hagiographie de Mélanie nous raconte qu’elle traduisait et copiait plusieurs fois l’an l’Ancien et le Nouveau Testament, écrivait de nombreux livres,pour lesquels elle utilise le terme de σωματίοι, les « petits corps », un terme très particulier, et qui nous dit bien le niveau d’échange symbolique qui est en jeu là pour Mélanie : au fur et à mesure qu’elle se détache du fait d’enfanter, qu’elle ne va plus produire des petits corps d’enfants, elle se met à produire des « petits corps » sous forme de livres.Ce rapport entre corps et support d’écriture est bien sûr fortement présent dans la culture du parchemin, et vous voyez ici un folio du Codex Sinaiticus du 4ème siècle, le plus ancien manuscrit complet de la Bible (il fallait tout un troupeau de 650 moutons pour pouvoir copier une Bible d’un tel codex), et en fait dans les folios de parchemin, on voit encore la trace de la peau d’animal. Ici vous voyez bien les marques dans le parchemin, il y a d’autres folios où on voit encore les veines de l’animal ; comment dire de manière on ne peut plus forte le rapport entre la peau, le livre, et l’écrit ?Sortir de la matière de l’écriture, ça n’est donc pas anodin. Et on peut comprendre que Robert Darnton, directeur des bibliothèques de Harvard, en 99 s’exclamait :«Comme beaucoup de chercheurs, je suis en train de prendre mon élan pour entrer dans le cyberspace, et – I’m scared – j’ai peur, qu’est-ce que je vais trouver là-bas, qu’est-ce que je vais y perdre, est-ce que je vais me perdre moi-même ?»Ces sentiments clairement indiqués disent à leur façon l’importance du saut, et je renverrai ici à l’analyse extrêmement utile de Daniel Pundey, dans « Narrative Bodies Toward a Corporeal Narratology », qui montre à quel point, au 17ème siècle, l’évolution des concepts et des idéologies a été liée au regard qu’on portait sur le corps, et la manière dont ce regard sur le corps s’est modifié.En effet, au 17ème siècle, le rapport entre corps et écriture va changer profondément. C’est dans ce siècle qu’on voit émerger le fameux topos du manuscrit perdu et retrouvé, illustré notamment dans le récit de Don Quichotte ou bien de multiples autres reprises ; et c’est dans ce siècle que va émerger l’expérience de disséquer les cadavres. La dissection des cadavres va profondément marquer l’imaginaire occidental et aura des conséquences peu connues, comme la récupération de la peau des corps des condamnés qui ont servi à la dissection, et avec lesquelles on va parfois faire des couvertures de livres. Et la bibliothèque d’Harvard a retrouvé certains de ces livres dont les reliures étaient faites de peau humaine.C’est un phénomène heureusement resté rare, mais qui dit on ne peut plus fort à quel point corps humains et couvertures de livres ont pu parfois, en des périodes de changement, de modèle et de mutation, être reliés.Donc la sortie de la matière habituelle, c’est un séisme. Et si on prend le recul de l’histoire occidentale sur le support d’écriture, on s’en rend bien compte.

2. Notre antique répulsion face à la «pierre d'Hercule»

A cela se double ce que j’appellerai, dans ma deuxième partie, notre antique répulsion face à la pierre d’Hercule.En effet, si nous quittons le papier, la matière hylique comme disait Jacques Derrida, faite de végétaux (le papyrus ou après le bois avec le papier), qu’allons-nous trouver ?Eh bien, nous nous trouvons face à une continuité inattendue et à laquelle nous allons devoir bien nous habituer, celle du corps et de l’électricité, et de la matérialité digitale.Dans cette video visible sur le site du Time magasine, vous pouvez voir la première jambe bionique contrôlée par l’esprit ; on doit tout un chacun prendre quelques instants pour simplement comprendre ce qui est à l’œuvre ici.Ce sont bien les impulsions électriques qui font bouger la jambe ou ce que nous avons l’habitude d’appeler « volonté » : nous nous disons que nous bougeons notre main parce que nous le voulons, mais très concrètement, c’est parce que nous envoyons les impulsions électriques nécessaires pour le faire.Voilà donc ce que nous avions considéré comme dématérialisé, la pensée, la volonté, en fait se traduisent par des ondes électriques.C’est toute une manière de concevoir notre rapport au corps, qui est ici remise en question. Et voilà un article à mon avis important, un vrai scoop, mené par une équipe notamment de l’Université de Zurich dans la revue « Current Biology », qui montre l’influence de l’iPhone, des Smartphones, sur le développement de certaines zones du cerveau.Ces chercheurs ont réussi à montrer que l’usage du pouce sur les Smartphones provoquait des représentations sensorielles dans le cerveau, que l’activité du cerveau était proportionnelle à l’usage additionné sur les dix derniers jours du Smartphone, que dans le cerveau, il y avait des processus sensitifs et qui pouvaient être ajustés suivant la demande aux usages des touches sur le Smartphone, et ces chercheurs proposent de comprendre que ce processus du cerveau est de manière continue formé par l’usage personnel que nous faisons des technologies digitales.Autrement dit, preuve est faite – en tout cas en passe d’être faite, on va dire cela comme ça – que notre interaction concrète avec les doigts de ces humanités digitales est en train d’influencer la manière même dont notre cerveau est constitué, et c’est ma foi un sacré scoop dont il nous faut prendre acte.Nous ne sommes plus indemnes de ce monde digital, dans sa matérialité, il influence jusqu’au contenu de nos corps.Nous n’en sommes donc plus à la chimère. Ce que les Grecs anciens désignaient par « chimère », c’était quelque chose qui n’existait pas, évidemment ils en avaient peur. Mais c’était des monstres hybrides qu’on ne risquait pas de rencontrer si ce n’est dans la mythologie, et encore.La jambe bionique, l’homme machine, l’humain augmenté digital, ça n’est plus une chimère. Parce que ça existe de plus en plus. Alors qu’est-ce que c’est ?Est-ce que c’est de l’hybridité ? Un terme qu’on entend souvent et qu’on rencontre beaucoup. Des « systèmes hybrides », une « prothèse hybride » pourquoi pas.Je ne crois pas que ça soit le bon mot pour essayer de penser ce qui est à l’œuvre. Parce qu’on oublie que dans «hybridité», il y a le mot grec «ubris», qui signifie « l’excès ».Quand je dis « hybridité », je désigne encore quelque chose qui excède ce que je peux croire, ce que je peux penser, ce que je peux comprendre, même si étymologiquement je l’ai oublié.Cet humain augmenté, c’est plus que de l’hybridité. Et je propose qu’on essaie de le penser avec le terme de « porosité ».Comme l’a montré cette enquête dans Current Biology, il y a visiblement de la porosité entre les technologies digitales, les écrans, les Smartphones, et nous, et notre corps.Que ça nous plaise ou pas, que ça nous perturbe ou non, nous sommes au-delà du schéma d’hybridité pour être dans un schéma de porosité avec le monde digital.Et c’est là qu’il est utile, comme souvent, de revenir encore une fois à Platon et à la manière dont il médite la pierre d’Hercule dans son ouvrage de jeunesse « Ion ».La pierre d’Hercule, c’est ce qu’on appelle dans l’Antiquité les pierres magnétiques elles ont toujours fasciné. Vous avez ici un petit caillou et quelques trombones qui vous montrent comment le courant magnétique agit de manière simple et basique, et puis sur la droite, vous avez l’image d’une de ces grosses pierres magnétiques sur l’île de Pâques, capable de faire perdre le Nord aux boussoles des bateaux.On trouve aussi de ces pierres magnétiques du côté du lac Titicaca, mises en exergue au milieu de constructions sphériques, elles ont toujours beaucoup intrigué, naturellement dans les différentes civilisations,et dans la civilisation grecque, on l’a appelée «pierre d’Hercule» à cause de sa force, ou parfois on la nommait même « LA pierre » par excellence, juste lithos (la pierre), de la même manière qu’on a collé l’adjectif «héracléen», « d’Hercule », à des maladies regardées comme indomptables dans l’Antiquité, comme l’épilepsie. Donc une force non maîtrisable, hors du commun, la pierre d’Hercule.Dans un ouvrage de jeunesse donc, « Ion », qui est sous-titré « de l’Iliade », Platon va discuter de la technè, la technè, c’est à la fois la science, le savoir technique et le savoir-faire. Dans cet ouvrage, il va s’en prendre (une fois encore j’ai envie de dire) à la poésie, à la poétique, et à ces gradations de la poésie qu’il distingue : la divinisation et la folie (ultimément la mainia), auxquelles il opposerait le discours de la vérité celui prononcé par Socrate, le monde du logos.Ion, c’est un rhapsode homérique. Platon va le taxer d’«herméneute». Et il va prendre la pierre d’Hercule, la pierre magnétique, pour exprimer de quelle manière s’assimile inspiration poétique, divinisation et folie.Il va réussir à énerver Ion, le rhapsode de chant homérique, qui va réagir en lui disant : «Tu ne vas tout de même pas me faire croire que je suis fou quand je compose Homère» ou quoi. Socrate va à ce moment-là utiliser l’exemple de la pierre magnétique, de la pierre d’Hercule : «Mais c’est une force divine qui t’anime, à la manière de cette pierre qu’Euripide a nommée magnétique, et que tout le monde appelle pierre d’Héraclée [d’Hercule]. En effet, cette pierre n’attire pas seulement les anneaux de fer, mais elle transmet aux anneaux une force qui leur donne le même pouvoir que la pierre, celui d’attirer d’autres anneaux: c’est ainsi, parfois, que se forme une très longue série d’anneaux de fer suspendus les uns aux autres, et c’est de la pierre en question que vient la force qui les tient tous suspendus». Le poète est le premier anneau, le rahpsode se tient au milieu et le spectateur en queue de liste. Voilà comment inspiration et mania (folie divine) sont reliée tels des anneaux les unes aux autres par la force de la pierre magnétique de l’inspiration.Autrement dit, avec cette image platonicienne relayée par Socrate, ce qui est expulsé comme quelque chose qui se tient en-dehors de l’humain, c’est la force obscure, l’inspiration, la divinisation, la folie, assimilées aux magnétisme. De fait à travers l’histoire occidentale, d’autres modalités de discours sur le magnétisme et son rapport exclu ou complexe à l’humain vont avoir lieu – je mentionnerai rapidement le mesmérisme et les autres discours médiumniques.On est ici face, je crois, à quelque chose de fondamental et de capital, il a eu une tendance récurrente fortement ancrée dans la veine platonicienne à vouloir laisser le magnétique, l’électrique hors de l’humain.Bien lové dans la pierre d’Hercule, envahissant parfois les poètes et autres personnes en proie à la folie divine ou à l’inspiration prophétique, mais bien loin du logos rationnel socratique.Nous allons avoir de la peine à sortir de cette opposition platonicienne, mais il va bien falloir nous rappeler que nous sommes en continuité avec nos médiums, avec nos supports d’écriture, et cela depuis la plus haute Antiquité, depuis le parchemin-peau.Nous voilà face à cet homme augmenté, dont il nous faut bien reconnaître qu’il devient chaque jour davantage le lieu de l’écriture digitale.

3. L'homme augmenté comme lieu des Humanités Digitales

Les humanités digitales ont commencé – on a tendance en tout cas à le désigner ainsi – au sortir de la deuxième guerre mondiale avec les travaux d’une part de Vannevar Bush aux USA et de Roberto Busa du côté de la Grégorienne à Rome. Ce sont des données bien connues, je ne m’arrête pas là-dessus. En même temps, elles n’ont pas encore été rattachées telles quelles à l’homme augmenté.En effet, elles sont issues d’une culture imprimée, et tout naturellement nous les avons enchaînées avec ce que nous considérions comme de l’ordre du support d’écriture, que ça soit le manuscrit, le rouleau, ou l’imprimerie.On a inscrit ces humanités digitales comme la reproduction sur un autre support de notre mécanisme d’écriture.Mais pour ma part, j’ai depuis le début en français été sensible au fait que nous pouvions dire humanités « digitales » plutôt que « numériques », parce que ça permettait d’une part de ne pas nous couper trop de la recherche anglo-saxonne, mais surtout de garder le souvenir des doigts, précisément. De ces humanités qu’on fait, du « digitus » latin qu’on entend bien dans « digital », et qui en fait est aussi présent dans le «digit» anglais qui veut dire et le chiffre, et aussi quelque chose de l’ordre de «finger», du doigt.J’aime citer ce passage de Robert Darnton, qui met en avant le terme de Fingerspitzengefühl pour dire qu’on découvre le monde avec finesse et précision du bout des doigts.Et c’est quelque chose qu’il met en avant dans son livre « The Case for the Books » en disant bien de quelle manière les jeunes générations sont en train de se laisser pénétrer par les doigts, corps et âme réunis, et c’est assez intéressant de voir qu’il a rédigé ces lignes une bonne dizaine d’années avant que notre équipe de l’Université de Zurich fasse la démonstration concrète de l’influence de l’usage des Smartphones sur le cerveau même. On voit que Robert Darnton sentait quelque chose de très important.Alors oui, ces humanités digitales, elles sont tactiles, et elles nous obligent à arrêter de voir la pierre d’Hercule comme quelque chose d’extérieur à nous, et à réfléchir à ce que ça va nous faire en termes anthropologiques, philosophiques, existentiels, de nous penser en continuité avec la matérialité digitale.Et dans cette série d’eTalks sur l’Homme Augmenté, vous avez d’autres exemples – je n'ai même pas besoin de les énumérer car c’est évident, mais j’en pointe simplement deux. Vous avez, tous ces discours convergent à souligner cela, et c’est l’eTalk de Daniela Cerqui qui nous rappelle que dans ce rapport anglais, on nous annonce en 2025 des ordinateurs hybrides qui vont mélanger des tissus vivants et des technologies, alors je dirais même des ordinateurs poreux plutôt qu’hybrides, d’après le raisonnement que j’ai tenu tout à l’heure, on va vraiment vers une porosité entre l’humain et la machine, qui ne va cesser de nous faire réfléchir.Et bien sûr, je signalerai notamment l’eTalk de Vincent Mooser et toute la belle entreprise de la Biobanque institutionnelle de Lausanne, qui montre à quel point la matérialité humaine et la matérialité digitale vont avoir à faire partie ensemble pour construire le monde scientifique de demain.La mutation est donc énorme, et il est intéressant ici de revenir à une conférence donnée en 1919 par William Osler, qui est vu comme le père moderne de la médecine.C’est une conférence qu’il avait été invité à donner devant l’Association des chercheurs en sciences de l’Antiquité à Oxford, et qu’il a intitulée « The Old Humanities and the New Sciences ».Dans cette conférence, il souligne l’héritage médical d’Hippocrate et de Gallien, et désigne les humanités comme des hormones de la vie intellectuelle.« Les hommes de votre guilde, dit-il, produisent des matériaux qui font à large échelle pour une société ce que la glande thyroïde produit pour un individu».Vision peut-être simple mais efficace du célèbre médecin, et les humanités seraient donc des hormones qui agiraient à l’intérieur d’une société telle la glande thyroïde sur l’individu. Poursuivant sa conférence, manifestant un attachement profond aux humanités, Osler déplore la fragmentation de la connaissance.La spécialisation est devenue maintenant une nécessité, elle a fragmenté les spécialités elles-mêmes d’une manière qui rendent les résultats hasardeux.Evidemment, dans les décennies qui ont suivi, on ne peut que constater que la fragmentation du savoir s’est encore amplifiée. Et Osler a certainement dû être déçu de constater cela, ce phénomène s’accentuant encore.Après tout ce qui a été évoqué dans cet eTalk, je crois que nous pouvons maintenant nous risquer à l’étape suivante, et nous demander si le corps augmenté ne va peut-être pas être le lieu de l’émergence d’une connaissance défragmentée, en opposition à la connaissance fragmentée qu’a généré la culture imprimée, fragmentant le savoir entre différents livres, différentes collections, différents mètres carrés dans une bibliothèque.Le corps comme lieu d’une connaissance défragmentée, c’est une hypothèse qui, je crois, mérite d’être repensée. D’abord sur le plan linguistique. Le terme « défragmenté » est-il français ? se demanderont peut-être certains. Oui, mais c’est un terme relativement récent, qui naît de la culture informatique. Si vous ouvrez le Larousse, vous y lirez que défragmenter, c’est « réorganiser les fichiers et l’espace inutilisé d’un disque dur dans des secteurs contigus, pour accélérer l’exécution des programmes et réduire les temps d’accès aux données ».En défragmentant, vous faites cesser ou diminuer la fragmentation. Par exemple, « il faut que je défragmente mon disque dur ».Je fais le pari, à tester, à vérifier dans les années à venir, que le corps en interaction avec la digitalité matérielle, la matérialité digitale, va être ce lieu possible d’une défragmentation de la connaissance que la culture imprimée avait fragmentée.Si nous allons dans cette direction, alors les humanités digitales se révéleront de manière éminente des shakers qui auront préparé les cocktails du savoir de demain.